C1 - ROUTE DU VERTIGE (Arabie 1985-1986)
ARABIE SAOUDITE - Hedjaz & Asir
Octobre 1985 à Avril 1986
La route qui relie Djeddah à La Mecque sur une centaine de kilomètres traverse un paysage plat, aride et sans attrait.
Djeddah aujourd'hui
Nul relief ni végétation : un espace de rocaille et d’épineux rabougris. En fait, on emprunte une route jonchée d’épaves de la société industrielle : pneus éclatés, carcasses rongées de rouille des voitures accidentées qui ne laissent aucun doute sur le sort de leurs occupants , débris de chargements qui ont versés sur la bas-côté. Ca et là, des cahutes misérables avec les omniprésents pick-ups qui trahissent une présence humaine dans cette désolation. Quelques bourgs aux habitations modestes, à ras du sol, au toit plat, comme on en voit partout au Moyen-Orient.
Avec un peu de chance, on croise parfois une caravane bédouine, fantasmatique résurgence de l’imagerie d’antan dépeinte au début du XIXè s. par Sir David Roberts...
A l’approche de La Mecque, ville natale du Prophète, le désert se métamorphose en hautes collines, prémisses des hauts plateaux du Nedjed qui déclinent doucement à travers l’Arabie centrale jusqu’au Golfe à 2.000 km à l’est. Les premiers contreforts montagneux apparaissent dès la montée sur Taïf. La Mecque est ceinte de hautes montagnes pelées. A l’approche de la « Cité Sainte », à environ 25 km du sanctuaire, c’est le « périmètre sacré ». Il en existe un autre en Arabie, aux abords de Médine, la Ville du Prophète, 600 km plus au nord. Un vaste dispositif de contrôle routier - semblable aux péages de nos autoroutes - barre l’accès aux « infidèles ». Les consignes sont formelles : Muslims only. Les autres bifurqueront sur une voie périphérique de 160 kilomètres qui contourne la zone interdite...
Inutile d’envisager une promenade « touristique » à La Mecque : les résidents no-Muslims, possèdent une iqâma, carte d’identité, de couleur « marron », celles des musulmans sont « blanches ». Quant aux étrangers de passage dans la région, détenteurs de passeports à défaut d’iqâma, c’est la nature ou la couleur du visa saoudien délivré dans les Consulats à l’étranger qui détermine la « religion » du visiteur. Pour ceux qui veulent à tout prix fouler le sol sacré et goûter l’ivresse d’un Hadj (pèlerinage) interdit, faute d’entrer par la route autorisée, ils devront l’atteindre par effraction, à leurs risques et périls, par les pistes désertiques ou encore pratiquer l’alpinisme ! Sans compter sur les fanatiques, toujours nombreux près des sanctuaires de toutes croyances, qui ne manqueront pas de réclamer la tête de l’impie qu’aucun Consulat ne viendra secourir...
N’étant pas inscrit au nombre des « élus d’Allah », j’emprunte la route abrupte et magnifique qui monte vers Taïf, la ville d’été des princes saoudiens. La route serpente entre les parois du massif imposant du Hedjaz et le précipice vertigineux. Souvent, en contrebas, apparaissent les carcasses broyées et calcinées de camions-citernes qui ont fait le « grand plongeon ». Des rumeurs invérifiables courent sur les « accidents » : règlements de compte entre truands locaux qui se disputent la contrebande d’alcool et qui approvisionnent les émirs en goguette à Taïf !
Route de Djeddah à Taïf (province du Hedjaz)
C’est une véritable « route du vertige » qui mène à Taïf, à 1.600 m d’altitude, agréable de fraîcheur dans la fournaise arabe. Une succession de viaducs, de tunnels, de cols et de lacets. Panorama grandiose sur le désert, la hamada , bande côtière de cailloux et de terre qui longe la mer Rouge depuis les confins du Yémen jusqu'à la Jordanie. La route du Hedjaz est un ouvrage titanesque qu’empruntent les camions Mercedes-Benz vert kaki , décorés de guirlandes lumineuses multicolores et d’invocations à Allah le Protecteur. Mais le diesel a relégué depuis longtemps au rayon de l’imagerie les séculaires caravanes de la reine de Saba ! La route est longue et n’en finit pas de monter sur des pentes à 15 %. Enfin, c’est Taïf, la citadelle des Rois du désert...
Taïf, où les palaces des Emirs et les « résidences d’été » des grosses fortunes foisonnent à l’envi. La ville n’offre pas de charme particulier si ce n’est cette impression de légèreté aérienne propre aux villes de montagne : l’air y est plus transparent, plus sain, qu’à Djeddah, métropole grouillante écrasée de chaleur et dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Taïf est dotée de larges avenues fleuries plantées de palmiers soigneusement entretenus, de ronds-points aménagés de fontaines abondamment approvisionnées par les eaux de la montagne, de villas et hôtels luxueux qui font mentir l’inhospitalière topographie du pays du Prophète.
Un pittoresque quartier commerçant très animé, multicolore, et accueillant, où les montagnards viennent à la rencontre de la modernité. Partout, enveloppés dans leurs longues bures grises, des bédouins offrent, étalés sur des nappes étendues sur le sol, leur maigre production : bâtonnets pour l’hygiène buccale, quincaillerie sommaire, articles de cuir et étoffes variées, sandales, coutellerie, outils agraires, ustensiles pour la vie domestique. On y croise des vendeurs ambulants de pâtisseries orientales, des pourvoyeurs de « gris-gris » islamiques et d’ouvrages de piété coranique qui jouxtent tout un bazar hétéroclite et profane...
L’ambiance des marchés, les légendaires souqs arabes, est paisible et dénuée de clameurs et d’agitation. Les conversations, en sabir mêlé d’anglais et d’arabe, vont bon train autour du traditionnel chaï, le thé Lipton qu’on boit en sachet dans des verres dépolis ! De chaleureux salaam accueillent les promeneurs et le racolage est absent : on finit par acheter moins par nécessité que par courtoisie. Comme partout en Orient, les accords et les échanges se scellent toujours d’une parole donnée et d’une poignée de main. Civilisation de la parole qui engage et qui n’a pas besoin d’authentification matérielle. Ici, trahir sa parole, c’est se condamner. Les écrits n’ont aucune valeur, sinon pour mémoire...
Le dénuement des humbles montagnards contraste avec le luxe inouï des demeures citadines. Noblesse de l’Arabie des origines qui lutte pour sa dignité devant les assauts de la spéculation et du conformisme. Aujourd’hui, Taïf est un centre de rencontres internationales où se règlent les différents sanglants entre factions de « pays frères », comme le conflit fratricide qui ravage le Liban…
La vue est superbe : les cimes environnantes pointent vers le ciel comme le doigt du Prophète qui indique le lieu de la transcendance. Le Hedjaz, ce sont les pâturages bucoliques, les troupeaux tranquilles d’ovins et de bovins, les forêts denses et les rivières (à sec pendant la saison chaude).
Mais l'Asir, c'est surtout de hautes montagnes, des ravins profonds aux parois vertigineuses. Cette terre ingrate est la Djinna, le Paradis des bédouins. Il est habituel d’y voir des rapaces aux aguets tournoyer au-dessus de nos têtes. La nature y est encore intacte et la beauté y règne dans un silence majestueux.
Loin au sud de Taïf, au détour d’une sente près d’Al-Baha, des bergers adolescents, habiles comme le roi David, me convaincront de l’efficacité du jet de fronde ! L’un d’eux arbore fièrement un rapace chétif encapuchonné, aux serres acérées, qui trône en équilibre sur son gant de cuir rafistolé. Leurs visages émaciés et cuivrés par le soleil des hauteurs, leurs longs cheveux noirs déployés sur les épaules, ils semblent surgir d’un récit biblique.
La Tradition rapporte que dans sa jeunesse le Prophète était comme l’un d’eux : de grande taille, élancé, les yeux sombres, les cheveux noirs qui tombaient sur les épaules. Je me risque à quelques phrases et leurs rires en disent long sur ma capacité à me faire comprendre ! Qu’importe, nos sourires et nos regards font le reste : magie de la joie et des mouvements de l’âme. Bref échange d’amitié et de fascination réciproque. Enracinés dans les âpres réalités d’un quotidien sans indulgence, la longue fréquentation de la solitude a doté les Bédouins d’un bon sens commun et d’un esprit pratique qui étonne par son absence d’abstraction. Les hommes du désert ont développé le culte farouche de la vacuité, le refus de toute représentation intellectuelle, pratique et même artistique des formes et des idées.
Si l’Occident chrétien, religion « urbaine », a évolué vers une « civilisation de l’incarnation », les peuples sémites en général, et du désert en particulier, seront les chantres d’une « civilisation de la transcendance ». Ce n’est pas un hasard si Muhammad, « le Loué », ayant reçu la Révélation au désert, proclamera une Parole libérée des « idoles » de toute représentation matérielle ou psychologique. Son prêche heurtera violemment ses concitoyens mecquois. Muhammad sera rapidement proscrit et finalement persécuté pour sa tentative d’éradiquer les croyances multiformes de ses pairs, que celles-ci soient sincères ou qu’elles répondent à des impératifs économiques ancestraux. Le parallèle avec Jésus est saisissant : le « fils de Marie » était entré en conflit mortel avec les autorités du Temple dès lors que sa prédication ébranlait les fondements économiques de la pratique cultuelle...
Muhammad, "le Loué"
« A toutes échelles où l’on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ?» (Alphonse de Lamartine)
Mon périple routier me mènera tout au sud de l'Arabie, jusqu'à Najran l'antique cité chrétienne d'avant l'Islam qui est aux portes du Yémen. Un paysage agricole qui surprend sous de telles latitudes, des palmeraies, c'est l'Arabia Felix des Anciens qui s'étale sous mes yeux !
Puis, ce sera un horizon de dunes jaunes et rouges à l'infini traversé par une unique route contrôlée tous les cinquante kilomètres ; ce, afin de vérifier nos "autorisations" de circuler en dehors de Djeddah !
Djeddah, avril 1986