C4 - ISRAEL A L'AUBE DE L'ERE CHRETIENNE
A l'aube de l'ère chrétienne, dans la Palestine du II°s. avant l'ère jusqu'au Ier siècle après, foisonnaient une multitude de « sectes » religieuses. A l’origine, ce terme ne revêtait pas la connotation péjorative qu’on lui connaît et il fallait le traduire comme « mouvement » ou « parti » religieux.
Il existait en Israël d'autres sectes que celle, plus universaliste, qui donnera naissance à l'Eglise chrétienne avec le succès qu’on connaît. Toutes ces « écoles », futur christianisme inclus, mêlaient étroitement les considérations politiques à la réflexion spirituelle. Aujourd’hui, ces courants essentiels ont pratiquement tous disparus de l'histoire sauf deux qui ont perduré sous la forme du judaïsme rabbinique et du christianisme tardif. Néanmoins, malgré leur disparition, ces courants ont marqué leur époque et laissé, pour certains, des traces durables dans l’évolution de la pensée religieuse.
Dans un souci de clarté nous énumérerons chronologiquement ces « sectes » dans l’ordre de leur apparition à défaut de les présenter selon l’importance et l’impact qu’elles ont eus. Il est à noter que les quatre premiers groupes sont apparus à peu près à la même période.
Mémoire pour Licence en Théologie Orthodoxe (Institut Saint-Serge, Paris)
1. Les SADDUCEENS
Nos connaissances historiques permettent d’affirmer qu’au 2è s. avant l’ère la caste de ceux qui occupaient le devant de la scène économique et religieuse au temps des Asmonéens allait se scinder en deux « partis » rivaux : les sadducéens et les pharisiens qu’on retrouve au temps de Jésus.
Les sadducéens tirent leur nom de Sadoq (le tzadik hébreu = le juste), figure emblématique du « Grand Prêtre » de l’Ancien Testament. Ils sont, selon eux et par succession, le seul sacerdoce légitime quant à la sauvegarde et à la perpétuation du culte desservi au Temple de Jérusalem. Les sadducéens ne reconnaissaient que la Torah (les cinq premiers « livres » de la Bible) dont l’origine remonterait à Moïse. Rien d’étonnant quand on sait que le canon définitif des Ecritures juives n’a été fixé à Jamnia qu’à la fin du 1er siècle de notre ère. Ainsi, la spiritualité de l’ancien Israël regorgeait de textes d’origines diverses qui, outre la Torah, avaient pour fonction d’édifier la foi commune et d’inscrire le destin d’un peuple particulier, Israël, dans une perspective historique plus large. Tous, en Israël, ne recevaient pas ces textes avec la même ferveur...
Sur le fondement de la Torah - très discrète sur ces thèmes - les sadducéens ne croyaient ni en la résurrection des morts ni même en la survivance de l’âme ou d’une quelconque entité personnelle. En cela, ils se démarquaient rigoureusement de leurs contemporains Pharisiens. Tout au plus, admettaient-ils une possible survivance « larvaire » d’un vague substrat personnel indéfinissable dans ce que les livres sacrés nomment le Shéol, lieu obscur et désolé, figure archaïque de l’enfer. Les sadducéens ne recevaient stricto sensu que ce qui est consigné dans la Torah, sans ajout ni omission. Sur le plan religieux, ils adoptaient une attitude « rationaliste » car, en un certain sens, ils sont plus proches du rationalisme gréco-latin que des conceptions allégoriques, fantastiques, voire fantaisistes de leurs contemporains (pharisiens, baptistes, judéo-chrétiens, chrétiens et hérésies annexes ...).
Les sadducéens appartenaient essentiellement aux grandes familles de Judée. Elite politique, économique et religieuse, ils étaient à ce titre considérés comme une caste influente et puissante dont le souci immédiat était, outre la sauvegarde de leurs privilèges, de garantir la survie d’Israël et de l’identité nationale alors sous administration romaine (les Préfets étaient nommés et contrôlés directement par Rome).
Caste sacerdotale, les sadducéens étaient surtout des pragmatiques ; tactiquement collaborationnistes, ils étaient dramatiquement éloignés du peuple et incapables de répondre à leurs attentes spirituelles et sociales. Leurs contemporains les haïssaient en les soupçonnant de collusion avec l’occupant romain, voire même de cautionner leurs exactions quand celles-ci servaient leurs intérêts.
Apparus vers le milieu du 2è s. avant l’ère, après que la dynastie juive des Asmonéens ait été rétablie suite à la révolte des Maccabées, les sadducéens disparaîtront après 70 lors des « Guerres Juives » dont la conséquence ultime fut la destruction de la Judée, l’anéantissement de Jérusalem et l’arasement définitif de son Temple.
C’est sous l’influence des sadducéens que Jacques le Juste, « le frère de Jésus », grande figure du judéo-christianisme, sera exécuté vers 62. Dans ce contexte de rivalités entre les « partis » religieux, comme pour Jacques et bien d’autres, Jésus sera harcelé, poursuivi, arrêté, condamné et exécuté à l’instigation des sadducéens qui instruisirent son procès auprès de Ponce Pilate qui y apporta sa caution en confirmant le verdict et en exécutant la sentence. La convergence des motifs de la condamnation est évidente : blasphème et atteinte à la pérennité du Temple pour les sadducéens, et risque de sédition réelle ou potentielle pour l’autorité romaine. Les uns et les autres partageaient le même souci : se débarrasser des fauteurs de troubles, qu’ils soient agitateurs politiques ou fanatiques religieux risquant de bouleverser l’ordre sadducéen et le mercantilisme cultuel des boutiquiers du Temple. L’agitation et le fanatisme, mamelles de tout fondamentalisme, vont très souvent de pair ; le particularisme messianique exacerbait le phénomène subversif et les moyens d’y remédier.
2. Les PHARISIENS
Les Perushim, terme hébreu signifiant les séparés, se traduira pharisaïos en grec qui donnera nos pharisiens modernes. Glissement du grec en français sans traduire ! Comme pour les sadducéens rivaux, les pharisiens sont issus de la caste qui occupait le devant de la scène économique et religieuse au temps des Asmonéens (2è s. av. l’ère).
A la différence des sadducéens contemporains qui ne reconnaissaient que les cinq premiers « rouleaux » de la Torah, les pharisiens acceptaient l’ensemble des écrits de l’Ancien Testament, ainsi que d’autres écrits de sagesse, comme documents normatifs et constitutifs de la foi d’Israël. S’y ajoutaient également, avec une autorité égale, les commentaires écrits et oraux qui composent la tradition juive (Midrach, Targums, et ultérieurement la Guemarra, les Talmuds...).
Si les pharisiens respectaient le Temple, ils s’en détachaient en ce qu’ils refusaient la théologie étroite et « rationnelle » des sadducéens. Ils croyaient en la résurrection des morts, aux anges, au Jugement dernier, à la vie éternelle comme la majorité de leurs contemporains. Ils reconnaissaient aux rabbis (= maîtres, choisis parmi le peuple) le droit d’enseigner la Torah et d’en commenter le contenu et l’éthique au sein des synagogues répandues en Israël et dans le reste du monde. Contrairement aux idées reçues, outre la perpétuation de la foi d’Israël, le courant pharisien porte en lui un certain degré de réformisme et d’ouverture, hérité de la réflexion religieuse du peuple d’Israël lors de ses périodes d’exil en Babylonie dans les siècles précédents ou lors des occupations étrangères récurrentes.
Le pharisaïsme au temps de Jésus était le courant majoritaire. A la différence des sadducéens, caste aristocratique et cléricale coupée du peuple, les pharisiens incarnaient un judaïsme populaire, fraternel, accessible et compréhensible à la masse des « humbles ». La diaspora juive disséminée dans le monde gréco-romain était de sensibilité pharisienne. La diaspora était alors plus nombreuse que les juifs de Palestine. La cohabitation avec les goyim, les non-juifs, a permis au pharisiens de la diaspora d’acquérir une ouverture d’esprit et de dialogue sans renier les principes de leur foi. Les conditions même d’une diaspora permettait « naturellement » un contact avec les multiples conceptions religieuses et philosophiques de l’époque (néo-platoniciens stoïciens, rationalistes grecs et romains, épicuriens...). Ce point est capital pour comprendre la fulgurance de l’expansion du futur message chrétien...
Ces communautés dynamiques étaient regroupées principalement autour des synagogues, et étaient intellectuellement fructueuses et attrayantes. Ainsi, si les juifs palestiniens, et le judaïsme « moderne » à leur suite, répugnent au prosélytisme, les conversions de « païens » au Dieu d’Israël étaient courantes dans les grandes cités méditerranéennes et d’Asie. On retrouvera le même schéma d’attraction et d’expansion lorsque le mouvement chrétien se répandra dans l’Empire : les premières « évangélisations » auront lieu dans les synagogues d’abord, dans le monde profane ensuite en usant des catégories de langage et de pensée des peuples invités à la conversion au Christ des chrétiens...
Les pharisiens de Palestine étaient plus fondamentalistes en raison des conditions politiques et religieuses en Israël occupé. De plus, la présence, au tournant du millénaire, d’une dynastie régnante, les Hérode - illégitimes aux yeux de la majorité - a créé les conditions naturelles d’un réflexe collectif de sauvegarde identitaire avec pour corollaire une méfiance envers tout ce qui n’était pas « juif ». Le salut de ce qui subsistait d’identité nationale et religieuse imposait une attitude rigoriste et prudente. Là aussi, en raison des persécutions subies par le peuple juif dans toutes les nations d’accueil au cours de l’histoire - mais aussi de tout groupe persécuté - on retrouve un même réflexe de repli communautaire qui s’est maintenu de façon latente jusqu'à nos jours !
Signalons que le judaïsme qui survivra à la destruction d’Israël et qui traversera les siècles, est l’héritage direct des pharisiens. Après le cataclysme romain de la fin du 1er siècle, les Rabbins et les sages survivants de la tuerie entreprendront à Jamnia (Galilée) une formidable tâche interne de réflexion et de formalisation « nécessaire et obligée » de la foi d’Israël, afin de prévoir les conditions de sa survie pour les générations futures. Dès lors, le judaïsme « rabbinique » parviendra jusqu'à nous sous l’aspect dogmatique et liturgique que nous connaissons aujourd’hui. Héritage des Anciens naturellement enrichi par les apports culturels particuliers selon que les juifs sont « orientaux » ou « occidentaux », grosso modo selon que les communautés vivaient en Afrique du nord, au Moyen-Orient, en Europe du sud et méditerranéenne, ou qu’elles étaient établies en Europe centrale et orientale...
3. Les ZELOTES
Les « Zélotes » sont ainsi nommés en raison du zèle, souvent fanatique, dont ils firent preuve dans leur lutte armée contre les occupants romains entre le 1er s. avant l’ère et le 1er après. Ils furent des patriotes animés à la fois par des considérations politiques et spirituelles. Ils furent exécutés ou massacrés par dizaine de milliers par les armées romaines. Les mouvements de résistance juives furent définitivement écrasés lors de la prise de Massada par les légions en 73. Rien ne subsistera de leur révolte généralisée relatée par Flavius Josèphe (général juif rallié à Rome) dans ses Guerres juives et ses Antiquités judaïques. Les zélotes eurent à la tête du mouvement armé des chefs prestigieux tel, juste avant l’ère, Judas le Gaulaunitide (du Golan), dit encore le Galiléen, rompu à la science et à la tactique militaires ou Simon Bar-Kocheba, grande figure de la fin du zélotisme.
Les zélotes étaient socialement proches des pharisiens mais spirituellement proches des esséniens en raison de la distance que ces derniers avaient prise avec le Temple et son clergé sadducéen considéré comme « collaborateur » de l’occupant. Le caractère fondamentaliste de l’essénisme, son obsession de la pureté rituelle et sa logique de rupture avec « le monde » ne pouvaient que satisfaire les aspirations légitimistes des zélotes. Il n’est pas impossible que des esséniens « dissidents » aient appartenu à la lutte armée, de même que des zélotes contraints à la clandestinité aient pu trouver un refuge temporaire ou un soutien logistique auprès de la « Communauté des purs ». Les zélotes appartenaient à toutes les couches de la société juive palestinienne. Hormis les soldats des ligues juives, directement confrontés aux romains, le mouvement zélote incarnait l’esprit de résistance de tout un peuple. Simples sympathisants, ils n’hésitaient pas à faire « le coup de main » de temps à autre contre les soldats du Temple ou les romains. Les branches militaires, organisées et encadrées par des officiers, étaient continuellement en lutte contre Rome.
Parmi les disciples de Jésus, on compte des zélotes et il y a lieu de penser que Simon-Pierre, Simon le Cananite, et celui qui le « trahira » Judas Iscariote, (de l’hébreu Ish Qérioth, non pas l’homme d’un improbable village de Kerioth, mais le Sicaire, celui qui est expert au couteau et qui vient du latin sicarius,), ce Judas qu’on dit être « fils de Simon ». Est-ce du Cananite ou de Simon-Pierre ? Tous étaient des zélotes. Différentes analyses sémantiques sur ces patronymes étranges permettent de confirmer l’appartenance d’une partie non négligeable du cercle intime de Jésus au mouvement zélote. Il n’y a d’ailleurs rien d’exceptionnel à cela car l’époque s’y prêtait. Pourquoi auraient-ils été à la suite de Jésus s’ils n’avaient pensé qu’il pouvait incarner, à un moment ou à un autre, la caution spirituelle, voire politique, d’un soulèvement armé tant espéré ? Dans cette ambiance de rébellion, on trouve les clefs qui permettent de replacer la trahison de Judas dans sa réalité historique. Quelle en aurait été la cause sinon celle d’un espoir déçu, celle d’admettre que Jésus « n’était pas celui qu’ils attendaient », le Messie menant Israël à la victoire et restaurant les douze tribus sur douze trônes ! Les Evangiles rapportent étonnamment les espoirs politiques des disciples et révèlent la formidable incompréhension entre leurs aspirations et les intentions de Jésus. A-t-il été « manipulé » ou « utilisé » par les zélotes pour rassembler, par son discours et son action, la foule des hésitants et des laissés-pour-compte afin de les ranger sous la bannière de la révolte finale ?
C’est dans ce contexte de luttes frontales, de guérillas assassines, de meurtres politiques et d’insécurité permanente que s’inscrivent l’action et la prédication de Jésus. On comprend mieux la prudence ou l’ambiguïté de certains de ses propos. On comprend mieux les risques encourus par certains aspects de sa démarche (le centurion de Capharnaüm, l’amour des ennemis...) et qui ont provoqué le départ de nombreux de ses premiers sympathisants galiléens...
4. L’ESSENISME
L’essénisme est le mouvement spirituel qui a soulevé le plus de polémiques et de passion parmi le monde clos des spécialistes en histoire religieuse. Si on sait aujourd’hui qui étaient ses mystérieux adeptes, ce qu’ils croyaient, dans quel environnement ils vivaient et quelles étaient leurs espérances, il n’en a pas toujours été ainsi. Avant 1948 et la découverte fortuite des célèbres Manuscrits de la mer Morte, la Communauté qui les a produits a soulevé les conjectures les plus fantaisistes et a donné lieu, selon les a priori des uns et des autres, aux élucubrations les plus délirantes.
A l’aide d’outils éprouvés tels que la critique interne et externe des documents, l’archéologie, la paléographie, l’herméneutique, les sciences de l’Orient ancien, la communauté scientifique internationale dispose désormais de méthodes d’investigation qui ont permis de parvenir à des conclusions qui éliminent le doute, les approximations et... les insultes dont s’abreuvaient les tenants d’une thèse ou d’une autre !
La méconnaissance du nom exact dont se paraient les adeptes de cette secte ascétique et messianique - attestée entre le 2è s. av. l’ère et l’an 135 - nécessite de retenir le témoignage de Flavius Josèphe (juif hellénisé vivant à Rome au 2è s.) qui les nomme les essenoï. En l’absence d’indices matériels comme les fameux « manuscrits » (auj. au Musée du Livre bâti tout exprès à Jérusalem) et avant de procéder à des fouilles archéologiques sérieuses à Qûmran, les experts étaient contraints d’émettre des hypothèses sur la base de témoignages contemporains incomplets et obscurs ou d’établir des recoupements historiques hasardeux et frustrants.
Cinquante années de recherche dans les disciplines les plus systématiques et les plus rigoureuses permettent aujourd’hui de dégager le monde essénien de son épaisse aura de secrets. Un mystère historique qui a alimenté les délires ésotériques les plus divers. Parmi les théories en vogue, citons celle qui faisait de Jésus un essénien ou un initié dissident, ou celle qui voulait que ces derniers étaient le chaînon manquant entre la pensée bouddhique et la pensée grecque, ou encore qu’ils étaient les dépositaires de la sagesse « secrète » des Egyptiens, etc. Bref, à défaut d’éléments tangibles permettant une objectivité nécessaire dans un débat passionnel, nos soi-disant « orientalistes » du 18è au 20è s. oeuvraient principalement à forger des théories fumeuses se targuant d’une pseudo science dans le souci de satisfaire leurs fantasmes ésotériques et d’en convaincre le plus grand nombre. A l’heure où les passions sont en voie d’être éteintes et la sérénité presque retrouvée, essayons de présenter cette étonnante communauté.
Les Esséniens apparaissent dans l’histoire d’Israël au 2è s. avant l’ère à une époque où la Palestine étaient sous le joug des Séleucides. Le pays était alors sous domination grecque suite au morcellement de l’empire d’Alexandre-le-Grand. Ce fut une époque de troubles politiques graves et de guerres d’indépendance qui a culminé avec la révolte menée par les frères Maccabées et la mise en place d’une dynastie juive, les Asmonéens (- 143). En ces temps d’épreuve nationale, pour des raisons évidentes de propagande politique et de raffermissement de l’espérance spirituelle, fleurissent tout un florilège d’écrits apocalyptiques (= révélations des choses à venir) et de commentaires eschatologiques (= relatifs à la fin des temps). Les problèmes de légitimité sacerdotale, de clergé impie, de « faux Grand-Prêtre » et bien d’autres arguments légitimistes et politiques, ont favorisé l’émergence de sectes radicales qui prétendaient restaurer la « vraie foi » et débarrasser Israël des dominations politiques et religieuses « impures » qui, selon eux, la souillaient. Parmi les contestataires les plus radicaux, outre le mouvement « zélote », figurent les esséniens.
Les découvertes faites dans les ruines de Qûmran accréditent l’hypothèse que les esséniens avaient une organisation sociale de type communautaire et monastique. Il semble que les membres vivaient selon ce qu’on pourrait nommer des « cercles » regroupés autour du Chef de la Communauté. Ce personnage occupait la charge de « Grand-Prêtre », légitime à leurs yeux et « parallèle » à celle considérée « impie » en exercice au Temple. Entouré de ses prêtres, ils formaient ensemble un 1er cercle, préfigurant une sorte de clergé. Viennent ensuite les « frères » formant un 2è cercle, puis un « cercle extérieur » à la manière du Tiers-Ordre franciscain qui admet des membres laïcs en famille (donc mariés avec enfants) vivant en-dehors du monastère. Ces derniers, ayant embrassé la cause de la Communauté, s’engageaient à en respecter les règles et le rituel, à participer aux rites de purification (ablutions, baptêmes répétitifs), aux liturgies d’action de grâce, et sans doute à l’étude. Les activités économiques et sociales ne leur étant pas interdites, ils apportaient leur soutien matériel à la fois à ceux du « dedans » qui avaient fait voeux de célibat et de pauvreté, ainsi qu’aux autres membres qui, comme eux, vivaient « dans le monde » à la mode des dominicains actuels.
Les esséniens pratiquaient un ascétisme communautaire et avaient adopté une économie autarcique à vocation égalitariste. Phénomène fréquent parmi les sectes arc-boutées sur leur vérité, ils vivaient en marge de la société ambiante dont ils ne reconnaissaient ni les règles ni les lois, celles-ci étant assimilées au « monde de Bélial » qui incarnait symboliquement l’impureté. Si le centre avéré de la Communauté était le couvent de Qûmran, il est possible qu’il y ait eu d’autres établissements que l’archéologie n’a pas encore révélés. Les membres du « dehors », et les simples sympathisants qui gravitaient autour, vivaient dans les bourgades de Palestine et à Jérusalem, ville pourtant considérée comme la résidence du prêtre « impie », le serviteur de la fausse religion !
A l’instar des ordres monastiques chrétiens, bouddhiques ou autres, ou des confréries religieuses qu’on retrouve dans tous les courants de la mystique mondiale, l’évolution de la théologie maximaliste des esséniens entretenait une dynamique inexorable qui aurait eu pour résultat logique le bouleversement radical de la religion et de la société. Ainsi, les esséniens devinrent rapidement une menace pour l’autorité légale et occupante ainsi que pour les tenants du modus vivendi.
L’un des manuscrits les plus importants, le Manuscrit de Damas, adressé à des membres de la Communauté réfugiés « à Damas » - ville réelle ou symbolique - relate la persécution subie par le « Chef de la Communauté », personnage éminent jamais nommé, ainsi que de sa mort violente. Le contexte s’inscrit avant l’invasion romaine alors que la Judée était régie par les Asmonéens. C’est la preuve que les rapports entre ces derniers et les responsables de la Communauté étaient, au mieux exécrables, au pire mortelles. Dans ce tableau, figurent également les « partis » sadducéen, pharisien et zélotes, qu’on retrouvera cent cinquante ans plus tard à l’époque de l’émergence du phénomène judéo-chrétien d’abord, chrétien ensuite.
L’invasion de la Palestine par les légions de Pompée en -63 initiera le déclin de la Communauté et le début des persécutions sanglantes. Pas plus que les Séleucides, les juifs Asmonéens impies ou la dynastie impure des Hérode, les jusqu’au-boutistes esséniens n’accepteront la présence romaine en Israël. Rome décidera de briser, dans une violence inouïe, les révoltes permanentes et les insurrections généralisées des juifs visant à restaurer l’indépendance de la nation et l’unité du culte. En 70, outre la destruction totale d’Israël et des zélotes, les légions de Titus, dans leur progression vers Massada et la mer Morte, extermineront au passage les membres de la Communauté et éradiqueront les foyers de leur présence allant jusqu'à effacer leur nom de l’histoire pour deux millénaires...
A l’aune des catégories actuelles, et contrairement à l’idéalisation « sulpicienne » qui en a été faite par ceux qui ne veulent voir en eux que de « pieux dévots », les esséniens seraient considérés aujourd’hui comme de dangereux fondamentalistes, racistes envers tout ce qui n’est pas « purement » juif et, arborant comme constitution de la secte, le principe d’exclusion dans le sens le plus strict du terme. Seule touche sympathique à ce tableau : à la différence des « zélotes », ces patriotes armés et souvent fanatiques, il semblerait que les esséniens, à défaut d’être tolérants, prônaient une sorte de pacifisme et répugnaient à la violence physique. Les expertises les plus récentes avancent un chiffre maximum de 4 000 membres pour l’ensemble de la Communauté en Judée et dans les établissements annexes (Galilée, Syrie, Transjordanie, Egypte ?).
Au-delà du sensationnalisme et du tintamarre médiatiques qui s’ensuivirent, la découverte des Manuscrits de la mer Morte revêt une importance capitale et, pour l’instant, unique dans l’évolution de l’histoire religieuse. Elle offre un éclairage nouveau sur le contexte spirituel de l’époque en confirmant l’existence d’autres courants religieux que celui en place à Jérusalem et qu’on a longtemps cru représentatif de l’ensemble du judaïsme. Mais aussi, et surtout, elle permet enfin de comprendre, malgré quelques zones d’ombre encore très denses, les conditions qui ont permis l’émergence du phénomène chrétien. On prétendait encore publiquement, au milieu du 20è s. que celui-ci était surgi « spontanément » hors du champ fécond du judaïsme, ceci pour des raisons idéologiques obscènes qui affirmaient une « naturelle » supériorité spirituelle !
Les études faites par les nombreux experts sur les Manuscrits (juifs, chrétiens de toutes confessions, agnostiques, athées et chercheurs indépendants), permettent de dégager les points de convergence suivants :
· Quasi identité du langage sémantique et symbolique entre les esséniens d’une part, et les premières communautés judéo-chrétiennes puis chrétiennes d’autre part.
· Existence probable de deux calendriers liturgiques en vigueur dans les communautés précitées et celui « officiel » utilisé par le clergé du Temple. Ceci pourrait expliquer quelques-unes des « incohérences » chronologiques entre les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) et celui de Jean, ouvrage résolument « à part », issu d’une tradition encore mal connue.
· Eclairage sous un jour nouveau du sens du terme « les pauvres » utilisé fréquemment par Jésus comme une « référence » et pas seulement en terme de catégorie sociale. Les auteurs anciens citent les ébionim, terme hébreu qui signifie les pauvres. Ils appartiennent à une secte qui ressemble étonnamment aux esséniens ! Ebionim : est-ce le vrai nom perdu de l’essénisme ? Jésus et ses disciples auraient-ils donné en exemple à leur auditoire les membres de la Communauté, les « pauvres », pour leur rigueur morale et leur discipline spirituelle ? Il est significatif que jamais les Evangiles ne citent les esséniens alors que les autres partis religieux sont nommés abondamment dans les Ecritures. Respect, filiation ou prudence tactique ?
· Concomitance étrange entre l’image emblématique du « Messie » du Nouveau Testament et celui du « Serviteur souffrant » ou « Fils de l’homme » de la littérature qûmranienne. Ce personnage énigmatique soumis à une souffrance volontaire et à la mise à mort afin que vienne le « Royaume ». A la comparaison, on ressent comme une juxtaposition du « Messie » et du « Fils de l’homme ». Jésus a-t-il eu l’intuition de l’unicité du personnage ?
· Utilisation abondante de la littérature apocalyptique (Daniel, Commentaires des Livres prophétiques), de typologies angélologiques (Hénoch et son enseignement sur les êtres célestes), de l’origine de la théologie de la « Lumière » et du « Verbe » (toutes développées dans la tradition issue de l’évangéliste Jean), doctrine largement développée chez les chrétiens « orthodoxes » d’Orient.
· Organisation similaire d’une structure communautaire et du système économique et social.
· Malgré l’exiguïté d’Israël, on constate une parfaite juxtaposition, qui ne peut être fortuite, des aires géographiques où se sont déroulées les activités esséniennes, judéo-chrétiennes puis chrétiennes. Jean-le-Baptiste, ermite qui pratiquait l’ascèse dans le désert de Juda, baptisait au gué de Bethabarra (Aenon selon Jean) sur le Jourdain, à quelques kilomètres de Qûmran. D’aucuns pensent que Jean-le-Baptiste fut membre, puis dissident de la secte. La tradition chrétienne, quant à elle, place la scène des « tentations » de Jésus sur les hauteurs désertiques de Qûmran, comme pour conserver le souvenir d’une retraite au sein de la Communauté !
· Les lieux de la pratique liturgique n’étaient pas confinés uniquement au Temple. Comme les pharisiens, les judéo-chrétiens (synagogues) et les chrétiens à leur suite (églises), les esséniens pratiquaient leur culte dans des lieux conventuels ou dans des « maisons » familiales. L’ordonnancement du rituel, les prières, les fêtes, étaient également pratiquées ici et là.
· Cohérents avec l’essence de la vocation monastique, la Communauté encourageait le célibat. En effet, selon sa conception de la proximité des « temps de la fin » il devenait illusoire d’oeuvrer à la perpétuation de l’espèce. On retrouve des allusions de ce type dans le substrat évangélique lorsque Jésus avoue que la condition du célibat est un atout pour « entrer dans le Royaume ». Dans la première phase de sa prédication, on trouve des invitations à peine voilées à « quitter » sa femme, sa famille, ses enfants. L’interprétation chrétienne édulcorera les excès du langage évangélique au fur et à mesure que s’éloigne « le temps de la fin » ; un temps qui ne s’est pas réalisé. Ceci prouve à quel point l’imminence de l’arrivée du « Royaume » était ancrée dans l’esprit collectif. En oubliant son acuité, c’est tout l’esprit des Evangiles qui nous échappe ...
Si les points de convergences sont remarquables, les points de divergence ne le sont pas moins ; pour mémoire, signalons les plus importants :
· Si les esséniens pratiquaient l’exclusion pour des motifs « d’impureté » rituelle et ethnique, ils n’hésitaient pas à exclure également ceux ou celles qui avaient gravement manqué aux exigences de la Communauté comme, par exemple, la déviation doctrinale. Si Jésus, pour sa part, a résolument orienté son action et sa prédication aux juifs sans exclure les goyim (les non-juifs) exécrés par la majorité des gens, il acceptait, au grand dam de ses contemporains, tous les « pécheurs » auprès de lui : assassins, patriotes, collecteurs d’impôts, prostituées, voleurs, soldats, étrangers et ... occupants romains ! Toute une population strictement impure au regard des juifs « pieux » ou du quidam d’alors.
· Le sens du baptême essénien était compris comme un rite de purification reproductible à l’infini. Avec Jésus, et Jean-le-Baptiste avant lui (preuve de sa dissidence de la Communauté), le baptême par immersion devient un acte unique qui transcende l’histoire. Il devient l’expression personnelle d’une adhésion volontaire au « Royaume de Dieu qui est déjà là ». Cette adhésion s’exprime par un renoncement public à « l’homme ancien qui meurt englouti dans les eaux lustrales » afin de renaître « converti » en homme nouveau avec un « nouvel esprit ». Ce qui en grec, ou en araméen, la langue de Jésus, signifie « bouleversé, retourné complètement » corps et âme. Par son baptême, on ne devient pas membre d’une communauté humaine, désormais caduque, mais celui d’une assemblée mystique.
A la seule énumération non exhaustive de ces points, il est permis de penser que s’il y a eu influence indéniable sur Jésus et ses premiers disciples de la part des esséniens, ou ébionim des Evangiles, les points de rupture interdisent de conclure en ce que Jésus fut membre de la Communauté à l’époque de sa prédication. Sans doute l’a-t-il fréquentée et s’en est-il inspiré à force de contacts ? Il y a eu indéniablement influence, c’est une certitude.
Si d’hypothèse Jésus avait appartenu à la Communauté lors de sa période « inconnue » (une vingtaine d’années), l’analyse comparative entre ce que l’on sait de la Communauté d’une part, le comportement du charpentier de Nazareth et de son message « révolutionnaire » d’autre part, on est en droit de conclure que Jésus aurait, tôt ou tard, été exclu de la fraternité de Qûmran. Peut-être l’a-t-il été après avoir tenté une réforme qui se serait soldée par un échec ? Les conjectures restent entières...
Pour conclure sur les apports documentaires de Qûmran à la connaissance des origines du christianisme, il convient de préciser qu’à l’occasion de la destruction d’Israël et de ses communautés spirituelles, une partie importante des rescapés de l’essénisme a trouvé refuge après les années 70 auprès des communautés chrétiennes naissantes, proches cousines de l’idéal de la Communauté originelle et de son organisation cultuelle et sociale. Les indices littéraires, liturgiques, symboliques et sémantiques au sein du christianisme naissant sont autant de témoignages incontestables qui l’accréditent.
5. Les JUDEO-CHRETIENS
Il est fort probable que les judéo-chrétiens soient une émanation de la tendance « pharisienne » du judaïsme palestinien, dont une fraction aurait accepté l’action et l’enseignement du rabbi Jésus. Un des phares de ce courant était Jacques, « le frère » de Jésus (selon les Ecritures chrétiennes et les textes historiques) à qui revenait la charge de diriger cette famille spirituelle transmise ensuite sous la responsabilité d'autres membres de la famille de Jésus après la mort brutale de Jacques par lapidation vers 62, sur ordre des autorités.
Jacques, « le Mineur », c‘est à dire « l’humble », fut un personnage éminent bénéficiant d'une réelle autorité et d'un profond respect de la part des Judéens (habitants de la région de Jérusalem). En raison de sa personnalité et de sa profonde piété on l’a surnommé « le Juste ». L’une des particularités de cette communauté fut que l’autorité devait se transmettre à un membre appartenant au cercle intime de la famille de Jésus. On voit là un aspect « clanique » du centre décisionnel, une déviance naturelle qu'on retrouve souvent à chaque disparition d'un fondateur de religion, ou d’un « réformateur » spirituel. Plus proche de nous chronologiquement, l’Islam fut confronté dès la mort du Prophète à cette déviation. Le témoignage historique le plus remarquable en est le fameux « califat » qui n’admet pour « Chef des Croyants » qu’un membre issu de la famille du Prophète.
Les judéo-chrétiens prônaient le respect des lois juives (circoncision, shabbat, règles alimentaires, rituels, pèlerinages, Pâques...), la primauté du Temple de Jérusalem comme lieu saint unique du peuple d’Israël, et l’autorité des Ecritures (la Torah, les Prophètes...) complétée par la tradition orale. Bien évidemment, les adeptes de cette voie ne considéraient pas Jésus comme un « fils de Dieu » (notion étrangère à la mentalité sémitique) mais plutôt comme un « messie », c’est à dire un homme, pas forcément exceptionnel, choisi de Dieu, ayant reçu l'onction du Saint-Esprit pour réaliser les prophéties et hâter la venue du Jour du Jugement. Les « messies » furent très nombreux avant et après la mort de Jésus. Ce dernier n’était pas le seul à avoir été considéré comme tel !
A cette tendance appartenait la famille de Jésus qui, après avoir été en opposition avec lui de son vivant, se ralliera à son enseignement après sa mort. Ce cercle intime était regroupé autour du fameux Jacques qui, à ce titre, peut être considéré comme le premier « évêque » de Jérusalem. Les judéo-chrétiens comptaient parmi leurs membres des dissidents esséniens ; on y retrouve leur influence dans l’organisation communautaire ainsi que dans les conceptions doctrinales des judéo-chrétiens d’abord, qui seront transmises et fécondées dans le langage chrétien ensuite.
Pour les judéo-chrétiens, il n'était pas question d'une rupture avec le Temple. Tous étaient juifs (Jésus, ses frères et soeurs, sa mère, ses disciples, le peuple sympathisant, etc.) et favorisaient l’émergence et l’instauration d’une réforme spirituelle en adéquation avec les réalités quotidiennes d’un peuple composé essentiellement d’humbles paysans, d’artisans et de tâcherons. Le contexte politique d’alors est celui d’un pays occupé par Rome, dirigé par une caste politique et sacerdotale maîtresse du destin national : les sadducéens.
Socialement, les judéo-chrétiens de Jérusalem pratiquaient un socialisme autogestionnaire repris ensuite dans le christianisme primitif. Leur idéal imposait que les biens acquis étaient redistribués selon les besoins des membres de la communauté ou « Eglise ». Cette organisation socio-économique de la société, héritage probable des esséniens, disparaîtra lorsque, à l’instigation des sadducéens, Jacques, la grande figure du mouvement, sera exécuté vers 62 sur ordre des autorités de Jérusalem. Cet idéal social survivra encore au sein des cellules chrétiennes primitives et disparaîtra quand le christianisme deviendra une « religion de masse ».
C’est son caractère « ethnocentrique » qui causa la perte du communautarisme judéo-chrétien. Comme tous les mouvements ethnocentriques de l’époque, ils disparaîtront non seulement en raison de leur impossibilité à concilier les exigences « ethniques » avec une nécessaire ouverture sur le monde extérieur, celui des « goyims » (terme générique qui désigne tous ceux qui n’appartiennent pas au peuple d’Israël), mais aussi, et surtout, en raison des rivalités et des persécutions menées par les sadducéens, les véritables « gardiens du Temple ».
A cette communauté judéo-chrétienne, il faut y rattacher, sans grand risque d’erreur, l'étrange Evangile de Barnabé, texte apocryphe (mis à l’écart), qui rapporte que Jésus ne serait pas mort en croix. Selon ce document, Jésus aurait continué son existence (sans la décrire) puis aurait été « enlevé » par Dieu comme le patriarche Hénoch ou le prophète Elie.
Il est intéressant de relater les premiers contacts entre les chrétiens et les premiers adeptes de l’Islam au 7è s. Des communautés chrétiennes et juives composées « d’arabes ethniques », étaient établies dès les temps les plus reculés en Arabie. Ainsi Najran (extrémité sud-ouest de l’Arabie) avait un évêque au 7è s. A Sana, la capitale du Yémen actuel, la grande mosquée est bâtie sur l’emplacement d’une antique cathédrale chrétienne dont les chapiteaux ont été réutilisés dans la décoration de la grande mosquée.
Il est probable que les premiers musulmans, et le Prophète Muhammad, aient été en contact avec ces communautés établies en marge des églises « orthodoxes » d’où est issu l’Evangile de Barnabé ou qui s'en inspiraient. On trouve dans le Coran des similitudes conceptuelles, des références « historiques », développées sept siècles plus tôt dans l’Evangile de Barnabé. Jusqu’ici on s’expliquait difficilement l’origine de certaines « révélations » coraniques qui peuvent paraître déroutantes pour un lecteur habitué aux seuls Evangiles canoniques. A présent, outres les révélations originales qui lui sont propres, on distingue mieux le terreau mental et social dans lequel le Coran plonge ses lointaines racines.
La théologie très « sémite » de l'Evangile de Barnabé (qui répugne à l’idée d'incarnation divine) ne reprend pas les catégories développées par les chrétiens de culture gréco-latine de la même époque. En un sens, cet ouvrage reste « orthodoxe »… pour un lecteur musulman ! Malgré les incertitudes quant à sa date de rédaction, ce document semble se rattacher à une communauté judéo-chrétienne, ou à un de ses rameaux tardifs, qui aurait survécu en marge du Temple puis aurait disparu, comme de nombreux autres mouvements messianiques juifs (i.e. les esséniens) entre 70 et 135.
La lecture en parallèle de L’Evangile de Barnabé et du Coran, révèle un sentiment de « parenté » spirituelle ; comme si ce dernier était l’écho d’un lointain ancêtre que l’histoire aurait rendu muet et dont on chercherait encore la trace...
6. Les CHRETIENS
La tendance qui donnera naissance à la future Eglise chrétienne, la seule avec le judaïsme sous sa forme rabbinique actuelle à avoir traversé les siècles, est fondée principalement sur l'action et l'enseignement de l’Evangéliste Jean, de l'Apôtre Paul (son nom juif étant Saül) et de leurs disciples. Le nom de ce dernier, Paulus permet d’affirmer que ce juif de Tarse en Cilicie (Turquie actuelle) détenait la citoyenneté romaine, sans doute par héritage familial.
Celui qui deviendra st.Paul, a eu le génie d'adapter l'essence du message d’Israël aux catégories psychologiques, religieuses et sociales du monde gréco-romain. S’il n’y avait eu Paul, le message de Jésus, personnage historique mais néanmoins énigmatique, serait resté confiné en Judée et aurait disparu dans les ténèbres de l’histoire. On ne peut comprendre l’origine de ce qui deviendra le christianisme qu’en étudiant le contexte religieux et politique d’Israël à l’aube de l’ère chrétienne.
La religion d’Israël était alors en pleine effervescence messianique et apocalyptique. Que ce soit dans sa dimension politique ou dans sa dimension spirituelle, le messianisme incarnait l’espoir d’une restauration politique (monarchie) garante d’un Etat souverain débarrassé de la tutelle étrangère, ainsi que la volonté de purifier le Temple en le débarrassant de ses prêtres que l’immense majorité du peuple juif considérait comme illégitimes notamment en raison de leur bienveillance envers les occupants assimilés aux « ennemis de Dieu ».
Fondé sur d’anciennes prophéties élaborées lors de l’exil d’Israël en Babylonie puis en Perse, le messianisme prônait l’intervention directe de Dieu, ou de son Elu, le « Messie », dans l’histoire des hommes en vue d’instaurer le « Royaume de Dieu » en Israël d’abord, sur la terre entière ensuite. Le messianisme, c’est la fin de l’Histoire et l’avènement du « Siècle à venir ». Dans l’histoire d’Israël, il y eût plusieurs chefs spirituels et chefs de guerre, avant et après l’ère chrétienne, portant le titre de « messie » !
A cela s’ajoutait le caractère éminemment « apocalyptique » dans la manière d’interpréter le cours des événements. En forçant leur cours, on hâtait le retour de l’ordre divin ! D’où l’imbrication étroite, dans l’inconscient collectif, entre le surnaturel et le rationnel, schéma mental à ne jamais perdre de vue dans toute tentative d’explication de l’émergence du phénomène chrétien, mais aussi de toutes les doctrines qui l’ont immédiatement précédé ou qui en sont issues, soit en marge, soit par filiation (hérésies).
En aucun cas, Jésus n’a revendiqué ni eu la prétention de fonder une nouvelle religion. Son action et son discours s’inscrivent dans la tradition du judaïsme « pharisien » de type synagogal proche des aspirations et de la compréhension populaires. L’hébreu Qahal (= Communauté, Assemblée) sera traduit en grec par Synagogue puis en latin par Ecclesia francisé en Eglise, ce qui ne traduit rien !
Le message évangélique est un écho amplifié à l’extrême de l’éthique des Prophètes qui insistaient davantage sur la pureté des intentions dans l’accomplissement des devoirs religieux, que sur une pratique formaliste de la foi. Les Evangiles - originalité audacieuse - insistent sur l’impératif des actes de charité interpersonnelles (y compris envers les ennemis !) en établissant leur primauté sur les actes de piété ou de respect formel de la Loi écrite et de la tradition orale qui l’interprète.
Les apostrophes véhémentes de Jésus envers les pharisiens « hypocrites », n’étaient destinées qu’aux « tartufes » du pharisaïsme - et de tout formalisme - et non pas aux pharisiens dans leur ensemble. La prédication dans les synagogues, le respect du Shabbat - sauf quand la vie d’un homme est en danger - la célébration de Pessah (= Pâques, interprété dans une nouvelle optique), les prières d’action de grâce... A la lumière de cette orthodoxie « éclairée », le rabbi Jésus s’apparente plus aux pharisiens qu’à n’importe quelle autre sensibilité du moment. Historiquement, le parti pharisien dans sa grande majorité a soutenu Jésus dans son conflit mortel avec les autorités sadducéenne du Temple regroupées autour du Grand Prêtre. L’interprétation péjorative de l’Eglise chrétienne sur les pharisiens « ennemis de Jésus » est un déni historique qui ne s’explique qu’à la lumière des luttes d’influence qui ont eu cours pendant les deux premiers siècles entre juifs et chrétiens dans leur prétention à revendiquer chacun le titre de Verus Israel, le « Véritable Israël »...
Outre le caractère « pharisaïque » du prêche de Jésus, il est notable que ce dernier a également subi l’influence prépondérante d’un autre courant de la spiritualité de l’époque appelé, à défaut de certitude historique quant à leur dénomination, l’essénisme. De cette influence certaine sur les Evangiles, on retiendra surtout la compréhension énigmatique de la figure et du rôle du « Messie » ainsi que du mystérieux « Fils de l’homme », l’interprétation « eschatologique » de l’histoire (terme grec qui se rapporte aux événements de la Fin des Temps et de l’irruption de Dieu dans l’histoire), le suivi d’un calendrier liturgique « parallèle » à celui en usage au Temple, la référence à des textes apocalyptiques et liturgiques largement acceptés mais non admis dans le corpus biblique ultérieur, la particularité du baptême perpétuel interprété par les Evangiles en un acte unique et volontaire, etc.
Comme tous ses contemporains, Jésus a subi les influences spirituelles de son temps. Il n’est pas un phénomène spontanément surgi de nulle part. Sa personne, son enseignement, ses actes, s’enracinent dans un terroir mental et social bien déterminé, à un carrefour civilisationnel et spirituel. Ce serait une faute que de continuer à ne voir en lui qu’une sorte de fakir éthéré, personnage emblématique qui ne repose sur aucune réalité historique sinon celle de satisfaire les fantasmes romantiques. Comme l’écrivait le célèbre Dr. Albert Schweitzer (1875-1965) dans sa fameuse « Histoire des recherches sur la vie de Jésus » : « Que ceux qui entreprennent une recherche sur la vie de Jésus s’attendent à découvrir une personne différente de celle qu’ils imaginent ». On ne saurait faire preuve de plus de lucidité !
C’est donc dans une large ambiance de confrontation et de concurrence qu’ont été composés les textes du Nouveau Testament chrétien. Les communautés juives dispersées autour de la Méditerranée après la destruction d’Israël étaient des foyers naturels pour la prédication des premiers chrétiens. L’ampleur du prosélytisme chrétien au IIè siècle était tel que la rupture entre la Synagogue et l’Eglise naissante était devenu une question de survie pour les juifs « orthodoxes ». Dans ce contexte de lutte idéologique naîtront l’antijudaïsme (l’antisémitisme, notion « ethnique », en est une perversion tardive) ainsi que l’exécration du Christ et de ses adeptes par la Synagogue qui ira jusqu'à l’inclure dans ses prières. Les chrétiens répliqueront avec la monstrueuse condamnation des juifs « perfides » et déicides ! Dès lors, la rupture définitive est consommée entre les tenants du Christ « Fils de Dieu » et ceux qui sont restés fidèles à l’antique foi d’Israël...
L’action et la prédication de Jésus et de ses suiveurs, s’inscrivent dans une période particulièrement sombre de l’histoire d’Israël, nation occupée par Rome et livrée à l’oligarchie sadducéenne soucieuse de préserver ses intérêts. La dimension « apocalyptique » de la venue du « Royaume de Dieu » insistait sur l’irruption surnaturelle de Dieu dans la vie d’Israël pour restaurer l’ordre divin. A ce titre, le peuple juif était dans l’attente non seulement d’un « restaurateur » spirituel mais aussi, et surtout, d’un « libérateur » du joug étranger. Le « Messie » était généralement compris comme celui qui amènerait la fin des problèmes !
Les premiers « chrétiens », la génération de ceux qui ont connu Jésus (les « chrétiens » ne seront nommés ainsi qu’à Antioche vers les années 60), seront des judéo-chrétiens regroupés autour de Jacques, « le frère du Seigneur » selon les Evangiles. A ce groupe appartiendront les premiers disciples dont les Evangiles nous rappellent les noms ainsi qu’une multitude de juifs sympathisants du rabbi Jésus. Les non-juifs, de langue et de culture grecques, convertis à la cause du Christ, seront les helléno-chrétiens. Des arrangements doctrinaux et sociologiques (exemption de certaines observances mosaïques contraignantes) permettront aux communautés « hébraïsantes » et « grecques » de coexister quelques années permettant ainsi à la nouvelle doctrine de mûrir et de se développer jusqu'à la destruction d’Israël. Outre la disparition de l’Israël « national », cet événement d’une ampleur considérable consacrera la disparition des judéo-chrétiens. Dès lors, les helléno-chrétiens seront indissociables des « chrétiens » de la deuxième génération et seront à l’origine de l’Eglise qui a traversé l’histoire.
Outre les disciples originels, le mouvement chrétien s’enrichira d’apologètes versés dans la philosophie et les Ecritures bibliques. Parmi eux, signalons surtout les néo-platoniciens de l'Ecole d'Alexandrie, "nombril de la pensée antique", qui interpréteront l’éthique prophétique et l’espérance apocalyptique juive à la lumière des philosophies antiques afin de les rendre assimilables à des peuples étrangers à ces conceptions étroitement ethnocentriques ! Du sein des grandes métropoles méditerranéennes (Alexandrie, Antioche, Ephèse, Cyrène, Corinthe, Rome...) et de leurs écoles de pensée, surgiront ceux qu’on nommera les « Pères de l’Eglise ». Sous leur impulsion, le christianisme primitif et ses dogmes se développeront avant de se répandre dans le monde antique : Empire romain d’Europe, Asie mineure, Afrique du nord, Proche-Orient, mais aussi en Arabie, en Iran chez les Parthes, et jusqu’au monde noir, l’Ethiopie puis en Inde.
L’idéal communautaire mis en oeuvre par les judéo-chrétiens survivra encore quelque temps dans les assemblées chrétiennes primitives avant que celles-ci « s’installent » dans la société gréco-romaine après une période de tolérance relative puis leur reconnaissance officielle par Rome (Edit de Milan en 313)...
Le destin du « christianisme » eût été différent si l'enseignement du rabbi Yeshoua était resté confiné dans le particularisme juif de l'époque (messianisme apocalyptique, rituel et autres obligations contraignantes pour les non-juifs, primauté de la Loi mosaïque, etc.). Sans doute, à l’instar des nombreuses « sectes » nées dans ce bouillonnement culturel et religieux, aurait-il disparu du champ de l’histoire spirituelle et n’aurait pas connu la fortune qu’on lui connaît ? Malgré le radicalisme de la « nouveauté » évangélique et le dynamisme souvent héroïque de ses adeptes, le christianisme ne forgera sa véritable « identité » qu’autour des dogmes proclamés et acceptés à l’issue des sept Conciles Oecuméniques. Leur maturation nécessitera presque cinq siècles pour parvenir à leur expression définitive (Conciles de Nicée I en 323 à Nicée II en 787).
7. Les mouvements BAPTISTES
La pratique baptiste est liée aux mystérieux esséniens et aux rituels de purification qui occupaient une place prépondérante, voire obsessionnelle, dans leur spiritualité. Les bains rituels pratiqués consistaient, outre les ablutions communes à plusieurs religions, en des séances d’immersion effectuées avant les cérémonies liturgiques ou avant certains repas pris en commun. La particularité du phénomène baptiste pratiqué à Qûmran - là où les ruines ont été dégagées - est son caractère répétitif. On retrouve ce schéma dans la plupart des rituels religieux. A la différence des chrétiens ultérieurs, il y a lieu de penser que les esséniens envisageait l’immersion (c’est le sens du grec baptiséin) comme un acte de purification et que ce dernier ne revêtait pas pour eux, ni pour les disciples de Jean-le-Baptiste à la même époque, le caractère unique et « eschatologique » (du grec eschaton = événement lié à l’extrémité, à la fin des temps) et messianique que lui a conféré Jésus...
Une piscine destinée aux bains rituels a été découverte à Qûmran dans les bâtiments conventuels des esséniens. Restaurée, on y voit un escalier en pierre menant dans une fosse dont l’usage originel est sans ambiguïté. Les ruines du « monastère » mises à jour par les archéologues révèlent un système complexe de canalisation et de conduction d’eau depuis les flancs marneux des monts environnants ravinés par les torrents qui s’en écoulent durant les rigoureux hivers palestiniens. De même, des citernes ont été découvertes dont la fonction primordiale était le stockage et la conservation du précieux liquide indispensable au culte de la Communauté. Quant on sait que cette région désertique des rives de la mer Morte est l’une des plus chaudes du globe avec une température estivale voisine de 50°C, on ne peut qu’être admiratif quant à l’obstination des architectes de l’époque à réaliser leurs travaux hydrauliques dans cette désolation naturelle.
Aux confins de l’essénisme, l’une des figures majeures du mouvement baptiste est l'énigmatique Jean-le-Baptiste, personnage historiquement attesté dans la littérature non chrétienne. S’il bénéficiait de l’admiration du « petit peuple » d’Israël, il était également redouté par les autorités spirituelles et politiques d'Israël. Outre les Evangiles canoniques, la littérature juive (Flavius Josèphe) confirme le danger que représentait le « Baptiste » pour la caste sacerdotale qui régentait le Temple à l'époque.
Les origines du Baptiste sont controversées. Les Evangiles le présentent comme fils du prêtre Zacharie officiant au Temple (appartenant donc à la classe sadducéenne) et de Elisabeth, la tante de Marie, mère de Jésus. Ainsi, toujours selon les chrétiens, Jésus et le Baptiste seraient parents, « cousins » en quelque sorte. Si le Baptiste est de descendance aristocratique par son père Zacharie (prêtrise attestée dans un texte le citant comme membre du clergé du Temple), il est probable que celui-ci a été en rupture avec son milieu social et religieux en ce qu’il a adopté une vie érémitique dans le désert de Judée. Très certainement a-t-il appartenu à la « Communauté des purs » et adhéré à leur conception d’un clergé « dissident » du Temple, illégitime à leurs yeux. Jean a largement utilisé leurs pratiques baptismales en des lieux presque identiques, mais selon une vision plus universaliste du baptême puisqu’il invitait tous les gens d’Israël au repentir et au « retournement » de vie pour accueillir le Messie qui vient. En cela, il y a fort à parier que le Baptiste fut en rupture avec la Communauté et qu’il en avait été exclu pour son refus à partager les convictions « élitistes » de pureté des membres de la Communauté...
Toujours est-il que malgré les efforts développés par les rédacteurs des Evangiles pour tisser des liens familiaux entre les « cousins » - à des fins apologétiques évidentes - les textes n’arrivent pas à masquer au mieux, l’étonnement, au pire, la méfiance du Baptiste envers Jésus et son action. Ceci dénote une différence d’appréciation radicale entre leurs conceptions personnelles sur l’avènement du « Royaume de Dieu » et du « Messie » qui l’inaugure.
A la question sur la venue du Messie et de son rôle, transmise à Jésus par les disciples du Baptiste : « Es-tu celui qui doit venir ou bien faut-il en attendre un autre ? », Jésus répondra indirectement par une « pirouette » dont il a le secret : « Rapportez à Jean que les aveugles voient, que l’Evangile est proclamé (= la Bonne Nouvelle du salut), que les morts ressuscitent !». Il ne déclare pas explicitement qu’il est le Messie annoncé par les Ecritures et compris comme tel, celui qui est attendu par les uns et par les autres, mais seulement que ses actes inaugurant sa présence sont déjà à l’œuvre. Il ne dit pas qu’il est le Messie, mais il prétend agir comme tel... Cet épisode démontre bien que les conceptions juives de l’époque sur le Messie n’étaient pas aussi établies qu’on l’aurait crues ! Les événements liés à la vie de Jésus entretiendront l’incertitude...
A la mort du Baptiste - exécuté au début des années 30 à l’instigation de Hérode Antipas, le Tétrarque de Galilée - son mouvement se scindera et plusieurs disciples, sans doute adeptes de l’essénisme, rejoindront Jésus. Parmi les plus célèbres, les Evangiles citent Jean et André, le frère de Simon-Pierre sans doute un sympathisant de la secte de Qûmran. D’autres adeptes rejoindront Jésus et il n'est pas exclu qu'ils aient influencé directement sa doctrine de la purification des péchés par l'immersion conçu comme un acte de la volonté visant à promouvoir l'homme nouveau en chacun de nous. D'autres disciples du Baptiste n'ont pas suivi Jésus et ont continué à survivre dans les confins du désert oriental, avec une théologie éloignée du christianisme.
Le baptisme a connu diverses fortunes au cours des siècles. Outre les variantes modernes du baptisme chrétien, dérivées des mouvements Pentecôtistes de la Réforme, et sa doctrine de la « Descente de l’Esprit-Saint » sur le baptisé adulte, il convient de citer surtout les ultimes descendants du Baptiste que sont les Mandéens qui, il y a quelques années encore, procédaient à des baptêmes dans l'Euphrate en Irak et en Syrie de même que dans les marais du Golfe aux confins de l’Irak et de l’Iran.
Les mandéens se réclament de leur maître fondateur, Jean (le Baptiste). Ils ne sont nullement chrétiens et leur sont hostiles puisqu’ils considèrent Jésus comme un faux disciple et les chrétiens comme des hérétiques dissidents du mouvement initié par Jean ! On voit là toute la complexité des rapports de lointain « cousinage » entre les divers mouvements spirituels qui ont essaimé au Moyen-Orient durant plus de deux millénaires ! Aujourd’hui, après les conflits sévères qui ont ensanglanté l’histoire de l’Irak moderne, il ne resterait que quelques centaines, sans doute moins, de mandéens à pratiquer le baptême rituel dans les rivières et les points d’eau vive comme le faisaient Jean (le-Baptiste) et les disciples qui lui ont succédé.
8. Le milieu GNOSTIQUE
Le gnosticisme est une formule commode utilisée par les tenants de l’Eglise « officielle » pour désigner tout ce qui refuse ou conteste son autorité. La gnose, du grec gnôsis, la connaissance, se fonde sur la voie de la connaissance et de la révélation personnelle plutôt que sur un dogme ou un catéchisme à apprendre. Le courant « gnostique », dont la lointaine origine égyptienne est attestée, a été très prolifique et a produit, en marge des « écritures officielles », une variété d'ouvrages apocalyptiques qui ne se comprennent que dans le contexte culturel et religieux de l'époque de leur production. Il existe donc plusieurs gnoses, dont celle qui s’est développée en réaction à la montée en puissance de l’Eglise chrétienne et de ses réflexions théologiques en cours d’élaboration, avant qu’elles ne servent de fondement aux dogmes ultérieurs.
Il faut admettre que les textes gnostiques ne sont utiles qu’en ce qu’ils reflètent les préoccupations mentales des adeptes des très nombreuses sectes qui pullulaient alors. L'étude de ces textes démontre que leur contribution à la réflexion spirituelle est extrêmement pauvre. Il est paradoxal de constater que les textes « canoniques » (c.a.d. conformes et utiles à l’édification des fidèles) retenus par l'Eglise en cours de formation, sont beaucoup plus recevables à un esprit répugnant au sensationnalisme ! En effet, les « miracles » et autres allégories symboliques n'y sont relatés qu'à titre exceptionnel, pour illustrer ou confirmer un message à décrypter ; la littérature gnostique quant à elle, foisonne de miracles, de signes fabuleux qui n'ont d'autre finalité que « d'épater » le lecteur dans le but de légitimer la véracité de sa « révélation » !
La doctrine gnostique a pour postulat que le monde est « mauvais » et que la connaissance permet de s’en affranchir. Avec quelques audaces on pourrait voir là un écho des préceptes du Bouddha qui ne disait pas autre chose, sinon qu’il préférait le concept « d’illusion » à celui de « mauvais » ! La gnose s’étant principalement développée en terre égyptienne, et Alexandrie étant alors le « nombril » de la pensée antique, il n’est pas exclu que la pensée bouddhique soit parvenue jusque là et que des écoles philosophiques aient cherché à s’en inspirer ou d’en tenter une synthèse.
La gnose s’est inspiré des catégories de la pensée grecque sur la distinction du corps et de l’âme, conception en rupture complète avec la pensée sémitique qui veut que l’homme est un être « indissociable ». De même quant à la conception platonicienne de la nature « déchue » et de l’âme d’essence « supérieure ». Ainsi, le gnostique aura pour finalité de se libérer des contraintes du corps et de la matière, toutes deux régies par le principe « déchu », en se laissant guider par la « connaissance d’en haut », unique principe menant à une libération spirituelle.
Sur la base de tels principes, découlent à la fois l’inutilité d’un clergé et encore moins celui d’un dogme ou d’un catéchisme, ainsi que la promotion de la vie célibataire puisque la nécessité de perpétuer l’espèce devient inutile. Spiritualité maximaliste, parfois anarchiste et sûrement asociale, les gnostiques seront violemment persécutés par la plupart des autorités religieuses et politiques des nations où il s’est répandu.
Les origines du gnosticisme archaïque sont très variées et très anciennes. Elles plongent sans doute leurs racines dans la spiritualité dualiste de l’Iran ancien du 7è s. avant l’ère. La religion mazdéenne réformée par le prophète Zarathushtra ou Zoroastre, prônait un univers régi par deux forces ou « principes » : Ahura- Mazdâ ou Ormuzd, le principe du « bien » et Angra-Mainyu ou Ahriman, celui du « mal ». La victoire finale étant assurée à Ormuzd, figure du bien et de la justice.
Les ultimes descendants « dualistes » des mazdéens appartiennent aujourd’hui à la communauté Parsie de Bombay (Inde), adorateurs du feu sacré comme leurs ancêtres zoroastriens. Comme eux, ils respectent les lois de leur livre sacré, le Zend Avesta, et livrent leurs corps à la putréfaction et aux becs des vautours dans les sinistres « tours du silence » de Bombay afin de ne pas « souiller » le feu sacré ni le sol par leurs sépultures.
Les gnostiques, héritiers des mazdéens et des platoniciens, essaimeront en communautés plus ou moins éphémères le long du Nil. Si la plupart des écoles gnostiques ont disparu dans les sables d’Egypte, d’autres ont vu une survivance dans la spiritualité manichéenne, fondée par Mani dans l’Iran du 3è s. dont les missionnaires rivalisaient puissamment avec l’Eglise chrétienne. Plus près de nous, outre les Bogomiles de la Bulgarie médiévale, les plus connus des lointains descendants des gnostiques dualistes sont les Albigeois ou Cathares de la France du 12è et 13è s. (Limousin, Occitanie). A la différence des autres dualistes gnostiques, individualistes par nature, les cathares organiseront une « Eglise » avec un clergé et un seul sacrement, le consolamentum qui rend le postulant « parfait » et l’astreint à une vie austère et chaste...
Le gnosticisme sera longtemps en lutte contre la spiritualité chrétienne. Cette lutte revêtira des formes diverses, mais elle était mortelle car d’elle dépendait l’avenir de l’Eglise. L’étude de l’évolution des dogmes chrétiens des six premiers siècles doit impérativement prendre en compte cette donnée pour en comprendre la complexité. Le débat entre le christianisme, la philosophie antique et la gnose permettra au premier d’affirmer son identité en précisant davantage ses formulations théologiques jusque là très approximatives voire archaïques.
Par souci d’objectivité, précisons que la gnose produira une littérature abondante. Une découverte archéologique majeure a été faite dans les ruines de l’ancienne Oxyrrynchos en Egypte : une formidable bibliothèque gnostique datant des premiers siècles de l’ère chrétienne. Cette découverte a permis des avancées décisives dans la compréhension du phénomène gnostique et de son expansion.
Parmi cette littérature hétéroclite de qualité inégale, il faut néanmoins distinguer un ouvrage qu'on aurait tort de qualifier hâtivement de gnostique : « L'Evangile selon Thomas ». Document inclassable, ce texte est un formidable recueil de logia ou « paroles, dits » de Jésus rapportés hors de toute référence historique, sociale, spatiale ou temporelle. La critique interne du document permet néanmoins de penser que plusieurs de ces logia proviennent de sources orales inconnues des Evangiles canoniques. Certains exégètes ont voulu voir là, de façon hâtive peut être, l’une des fameuses « sources » intermédiaires de la longue histoire de la rédaction des Evangiles que nous connaissons.
Malgré la coloration nettement gnostique de certaines parties de l’ouvrage, il est fort probable que certains logia de l’Evangile de Thomas sont issus de la bouche même de Jésus ! On retrouve une tonalité, une sémantique, un phrasé qui résonne comme certaines sentences des évangiles canoniques, notamment les plus « sémitiques » (Matthieu et Marc). Malheureusement, la nature « désincarnée » des propos, rend difficile, voire impossible, la tâche des exégètes à replacer cet enseignement dans son contexte, et par là, de confirmer ou invalider les hypothèses nombreuses, parfois fantaisistes et souvent polémiques, que soulève ce document qui n’a pas fini de nous interroger...
Riyad & Djeddah (Arabie) - 1981-1986
ﻤﺳﻳﺣﻱﻓﻱﺃﻷﺮﺽﺃﻹﺳﻼﻢ
Comments
Bonjour
J'ai commencé à lire l'ouvrage "L'Eglise des premiers temps" de Jean Daniélou, paru à la même époque que votre article (1985). Votre article est très intéressant de par l'apport fait sur le contexte de la venue du Christ sur terre, Dieu fait homme.
A la lecture de votre texte, le seul point que l'on peut analyser différemment est que Jésus n'a pas fondé une doctrine, une loi à partir d'éléments spirituels trouvés en divers lieux de Terre Sainte ; on peut considérer plutôt qu'il EST la Loi, le Principe dont tout découle, et ce avant tous les temps. Les esseniens, pour ne parler que d'eux, peuvent être considérés comme détenteurs d'une parcelle de Vérité, transmise et confortée par le message du Christ qui, Lui, est Vérité entière, Vérité de tous temps et lieux.
A bientôt.
Votre point de vue s'inscrit strictement dans une théologie dogmatique et je le respecte comme tel... mais vous êtes hors du champ historique. Effectivement, vous avez parfaitement raison : Jésus n'a pas fondé de doctrine ni n'a prétendu en fonder une ! Il n'a fait qu'actualiser et "libérer", en le personnifiant selon sa sensibilité propre, le sens profond et plénier de ce qui avait été révélé avant lui.
En ce qui me concerne, et selon ces principes, je partage la "foi" en Jésus.
Ma perception de l'Evangile m'assure en ce que sa doctrine est indissociable de sa personne : l'une n'étant strictement RIEN sans l'autre... et inversement !
Néanmoins, lorsqu'on étudie l'émergence et la diffusion du message évangélique ou de tout autre phénomène spirituel, on ne doit honnêtement qu'en rester aux "faits" et aux "réalités" historiques où ils s'inscrivent.
Autrement, la crédibilité du témoignage se perd dans la brume sombre des conjectures et d'arguties de théologiens (de talibans ?) qui débouchent vite sur des anathèmes sans fin !
Le reproche essentiel que je ferais aux gens dits "de foi" : leur crasse inculture. Une méconnaissance abyssale et catastrophique faite d'approximations qui leur fait proclamer des "vérités" qui ne sont "vraies" que dans leurs fantasmes et leur prétention à "dire la vérité" !
Vous aurez compris que je ne parle pas de vous, c'est juste une remise en perspective destinée aux "prophètes" d'ici et d'ailleurs, cadenassés dans leurs pitoyables certitudes...
Quant à Jean Daniélou : un grand bonhomme celui-là, la tête dans le Ciel et les pieds bien ancrés sur terre ; le cardinal était très "éclairé" sur la spiritualité mondiale, notamment par son frère Alain Daniélou, savant indianiste de réputation internationale.
Que de lectures, voilà 50 ans que je dévore afin d'être moins idiot ! :-)
Je ne suis pas théologien, et donc aurais du mal à définir un quelconque dogme. Je me définis comme Catholique, gardant cependant mes distances par rapport à l'Eglise latine actuelle, dont je mesure tous les jours les limites. Ma foi a plutôt choisi la voie du coeur, du Coeur Sacré de Jésus, empruntant souvent les chemins de traverse plutôt que les routes balisées par les dogmes...A la Grâce de Dieu et à sa seule Grâce.
Ce que j'essayais d'exprimer dans mon commentaire sur votre note c'est que la finalité de la recherche de la "vérité" (je dirais plutôt de la réalité) historique est souvent de faire de Jésus un homme "ordinaire", opportuniste, au mieux un prophète, certains même disent un révolutionnaire : tout ceci me semble le piège à éviter.
Si l'on se définit comme Chrétien (d'Orient ou d'Occident, peu importe) s'en rapportant à l'enseignement des Pères et Docteurs de l'Eglise d'avant Thomas d'Aquin, le Christ est Dieu fait homme, délivrant son enseignement pour que l'homme redevienne Dieu, se libérant ainsi de la chute originelle : je ne pense pas que l'on puisse considérer ceci comme un dogme étroit, mais plutôt comme le fondement, le Principe de la voie spirituelle chrétienne, la Parole évangélique étant là pour nous guider sur la route.
Historiquement, de nombreuses croyances ont précédé la venue du Christ sur terre, et même certaines comme l'Islam l'ont suivi ; on peut dire cependant qu'Il les récapitule, les contient toutes, les précède même absolument, puisqu'Il est Principe, consubstantiel au Père. Toutes ces considérations mettent à mal notre vision linéaire du temps selon la mesure humaine, et nos contemporains ont beaucoup de mal à les appréhender.
Tout ceci dit, il importe cependant de rester ouvert aux autres de croyances différentes, restant humble en considérant ne pas être sûr de détenir la Vérité absolue (le pourrait-on vraiment d'ailleurs ?) et s'astreignant à reconnaître toujours les étincelles de Vérité portées par nos semblables proches ou plus lointains, et les aimer pour cela, en dépit de tout.
Je partage chaque mot de votre commentaire, dans une perspective a-historique cependant car celui-ci relève de notre ressenti exclusif.
Vous avez parfaitement résumé ce que j'avais écrit par ailleurs, soit la sentence des Pères d'Orient qui résume TOUTE l'économie évangélique :
"Dieu s'est fait homme afin que l'homme devienne Dieu" :-)
très beau texte , échanges courtois et respectueux comme je les aime ; pour ma part j'en reste au vécu quotidien de la Parole divine dans l'amour dû aux autres . Merci pour cet enseignement culturel .
Voilà très longtemps, depuis ma rencontre avec un professeur d'exégèse dans les années 80 (et qui avait alors bouleversé ma foi de jeune catho moyen, au point que je pensais l'avoir perdue, alors que je suis ravi depuis d'avoir croisé cet homme) que je n'avais lu une aussi bonne synthèse sur "l'aube de l'ère chrétienne".
La spiritualité gagnerait, je crois, à ce que bp de chrétiens connaissent mieux tout ce que tu rappelles ; certes, d'aucuns, comme je l'ai fait un moment, en perdrait la foi, considérant que l'Eglise les a sinon trompés, du moins a trop simplifié les choses, mais dépassant cela, ils trouveraient ensuite aux livres du "Nouveau Testament" une saveur renouvelée, et peut-être finalement pas si éloignée de celle d'avant, mais plus mature...
Le chemin pour devenir Dieu n'est pas aisé, surtout si l'on considère Dieu non comme asymptote de nos qualités, mais bien comme un Être radicalement différent ; en ce sens, le message évangélique est bien "révolutionnaire" car finalement, l'amour - "baiser de Dieu aux hommes" ai-je lu quelque part récemment - n'est pas si facile non plus à vivre au quotidien, surtout vis à vis des "tourmenteurs"...
Des sciences humaines (pas seulement théologiques) qui me passionnent et sur lesquelles je me suis longuement investi ici ou ailleurs ; jamais je ne me suis éloigné de mon principe de base : hors du champ de la croyance stricto sensu, on ne peut comprendre l'origine des spiritualités et leurs développements historiques, dogmatiques, symboliques et leurs traditions locales aux différentes époques, qu'en allant scruter à la source de leurs fondements ; c'est à dire partir du "réel" pour saisir toute la complexité du phénomène appelé "croyance".
Ma position personnelle (chacun emprunte le chemin qui lui semble le moins abrupt) étant qu'il est moins important de "croire" que savoir pourquoi l'on croit. J'irai plus loin en compliquant : pourquoi est-ce que l'on croit ce que l'on croit, de la façon dont on croit ?
Pour résumer, je suis moins homme de croyance (l'ai été si peu) qu'un passionné d'histoire, surtout religieuse : savoir les choses au plus proche des faits et des textes, contribue à mieux définir le champ modeste de mon espérance, loin des fantasmes et des préjugés propres aux gens de conviction (religieuses ou profanes).
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Fils de Zeus, roi de l'Olympe, et de Maïa, nymphe des pluies, HERMÈS, après avoir été un enfant rusé et trompeur, voleur et impudent, devint le dieu des voyageurs et des commerçants. Choisi par les autres dieux pour être leur messager, beau parleur persuasif, il fut leur interprète transmettant et expliquant leurs volontés. D'où l'herméneutique (= l'interprétation), du verbe grec hermeunèo = interpréter.
Longtemps l'exégèse (= l'explication) et l'herméneutique furent purement et simplement confondues, identifiées.
Ensuite l'herméneutique fut définie comme la science énonçant les principes (la théorie) de l'interprétation, l'exégèse étant alors définie comme la science appliquant, dans la pratique de l'interprétation, les principes établis par l'herméneutique.
Mais aujourd'hui l'exégèse et l'herméneutique sont différenciées autrement.
L'exégèse aurait pour tâche de rechercher et d'exposer l'interprétation inscrite dans le texte : ce que le texte dit.
L'herméneutique aurait pour tâche de rechercher et d'exposer l'interprétation actuelle de l'interprétation inscrite dans le texte. Elle serait donc l'interprétation d'une interprétation. Elle serait, peut-on dire, une interprétation au "carré".
Comprendre le texte de l'Ecriture serait une opération en deux temps ou à deux niveaux : non pas comprendre seulement ce que le texte dit (exégèse) mais comprendre ce que le texte nous dit (herméneutique).
L'auteur d'une Ecriture vivait et a écrit dans une certaine situation temporelle. Il était là, à tel moment, avec sa personnalité, dans telles ou telles circonstances, dans tel donné culturel, etc. L'exégèse est référentielle à cette situation passée.
Nous vivons, nous, ici et maintenant, hic et nunc, dans telle situation temporelle. L'herméneutique est référentielle à notre situation présente.
Dans un premier temps, ou à un premier niveau, l'exégèse est indispensable pour découvrir l'interprétation ancienne, inscrite dans le texte, de certaines réalités (objectives ou subjectives).
Dans un second temps, ou à un second niveau, l'herméneutique est indispensable pour énoncer l'interprétation actuelle des mêmes réalités.
Autrement dit : l'herméneutique veut traduire pour nous, dans notre situation, ce que l'exégèse nous montre avoir été traduit, dans d'autres situations, par tel (ou tels) auteurs(s) de l'Ecriture.
La nouvelle théologie et la nouvelle herméneutique sont une seule et même chose.
@mitiés :-)
Merci de cette réponse détaillée, que je partage sur ses définitions et clarifications.
Mais de personnalité plus intuitive que cérébrale - quoique, parfois... les choses ne sont pas si nettes -, j'aime à rêver ma croyance plus qu'à la disséquer ou à la disséquer pour mieux encore la muer en rêverie.
... ;)
"Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas"
(Evangile selon Marc, XIII, 31)
Jésus s'adressant à Nicodème :
- "Tu as ma parole : si un homme ne naît pas d'eau et d'esprit, il n'entrera pas dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est esprit. Alors ne t'étonne pas si je dis qu'il te faut naître de nouveau. Le vent (= esprit, en hébreu et grec) souffle où il veut ; tu en entends le bruit mais ne sais d'où il vient ni où il va. C'est ainsi pour tout homme né de l'Esprit"
- Nicodème lui demande : "Comment est-ce possible ?"
- Jésus lui répond : "Tu es docteur (= théologien) en Israël et tu ne comprends pas ces choses !!!"
(Evangile selon Jean, III,5-8)