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A l'aube de l'ère chrétienne, dans la Palestine du II°s. avant l'ère jusqu'au Ier siècle après, foisonnaient une multitude de « sectes » religieuses. A l’origine, ce terme ne revêtait pas la connotation péjorative qu’on lui connaît et il fallait le traduire comme « mouvement » ou « parti » religieux.
Il existait en Israël d'autres sectes que celle, plus universaliste, qui donnera naissance à l'Eglise chrétienne avec le succès qu’on connaît. Toutes ces « écoles », futur christianisme inclus, mêlaient étroitement les considérations politiques à la réflexion spirituelle. Aujourd’hui, ces courants essentiels ont pratiquement tous disparus de l'histoire sauf deux qui ont perduré sous la forme du judaïsme rabbinique et du christianisme tardif. Néanmoins, malgré leur disparition, ces courants ont marqué leur époque et laissé, pour certains, des traces durables dans l’évolution de la pensée religieuse.
Dans un souci de clarté nous énumérerons chronologiquement ces « sectes » dans l’ordre de leur apparition à défaut de les présenter selon l’importance et l’impact qu’elles ont eus. Il est à noter que les quatre premiers groupes sont apparus à peu près à la même période.
Mémoire pour Licence en Théologie Orthodoxe (Institut Saint-Serge, Paris)
1. Les SADDUCEENS
Nos connaissances historiques permettent d’affirmer qu’au 2è s. avant l’ère la caste de ceux qui occupaient le devant de la scène économique et religieuse au temps des Asmonéens allait se scinder en deux « partis » rivaux : les sadducéens et les pharisiens qu’on retrouve au temps de Jésus.
Les sadducéens tirent leur nom de Sadoq (le tzadik hébreu = le juste), figure emblématique du « Grand Prêtre » de l’Ancien Testament. Ils sont, selon eux et par succession, le seul sacerdoce légitime quant à la sauvegarde et à la perpétuation du culte desservi au Temple de Jérusalem. Les sadducéens ne reconnaissaient que la Torah (les cinq premiers « livres » de la Bible) dont l’origine remonterait à Moïse. Rien d’étonnant quand on sait que le canon définitif des Ecritures juives n’a été fixé à Jamnia qu’à la fin du 1er siècle de notre ère. Ainsi, la spiritualité de l’ancien Israël regorgeait de textes d’origines diverses qui, outre la Torah, avaient pour fonction d’édifier la foi commune et d’inscrire le destin d’un peuple particulier, Israël, dans une perspective historique plus large. Tous, en Israël, ne recevaient pas ces textes avec la même ferveur...
Sur le fondement de la Torah - très discrète sur ces thèmes - les sadducéens ne croyaient ni en la résurrection des morts ni même en la survivance de l’âme ou d’une quelconque entité personnelle. En cela, ils se démarquaient rigoureusement de leurs contemporains Pharisiens. Tout au plus, admettaient-ils une possible survivance « larvaire » d’un vague substrat personnel indéfinissable dans ce que les livres sacrés nomment le Shéol, lieu obscur et désolé, figure archaïque de l’enfer. Les sadducéens ne recevaient stricto sensu que ce qui est consigné dans la Torah, sans ajout ni omission. Sur le plan religieux, ils adoptaient une attitude « rationaliste » car, en un certain sens, ils sont plus proches du rationalisme gréco-latin que des conceptions allégoriques, fantastiques, voire fantaisistes de leurs contemporains (pharisiens, baptistes, judéo-chrétiens, chrétiens et hérésies annexes ...).
Les sadducéens appartenaient essentiellement aux grandes familles de Judée. Elite politique, économique et religieuse, ils étaient à ce titre considérés comme une caste influente et puissante dont le souci immédiat était, outre la sauvegarde de leurs privilèges, de garantir la survie d’Israël et de l’identité nationale alors sous administration romaine (les Préfets étaient nommés et contrôlés directement par Rome).
Caste sacerdotale, les sadducéens étaient surtout des pragmatiques ; tactiquement collaborationnistes, ils étaient dramatiquement éloignés du peuple et incapables de répondre à leurs attentes spirituelles et sociales. Leurs contemporains les haïssaient en les soupçonnant de collusion avec l’occupant romain, voire même de cautionner leurs exactions quand celles-ci servaient leurs intérêts.
Apparus vers le milieu du 2è s. avant l’ère, après que la dynastie juive des Asmonéens ait été rétablie suite à la révolte des Maccabées, les sadducéens disparaîtront après 70 lors des « Guerres Juives » dont la conséquence ultime fut la destruction de la Judée, l’anéantissement de Jérusalem et l’arasement définitif de son Temple.
C’est sous l’influence des sadducéens que Jacques le Juste, « le frère de Jésus », grande figure du judéo-christianisme, sera exécuté vers 62. Dans ce contexte de rivalités entre les « partis » religieux, comme pour Jacques et bien d’autres, Jésus sera harcelé, poursuivi, arrêté, condamné et exécuté à l’instigation des sadducéens qui instruisirent son procès auprès de Ponce Pilate qui y apporta sa caution en confirmant le verdict et en exécutant la sentence. La convergence des motifs de la condamnation est évidente : blasphème et atteinte à la pérennité du Temple pour les sadducéens, et risque de sédition réelle ou potentielle pour l’autorité romaine. Les uns et les autres partageaient le même souci : se débarrasser des fauteurs de troubles, qu’ils soient agitateurs politiques ou fanatiques religieux risquant de bouleverser l’ordre sadducéen et le mercantilisme cultuel des boutiquiers du Temple. L’agitation et le fanatisme, mamelles de tout fondamentalisme, vont très souvent de pair ; le particularisme messianique exacerbait le phénomène subversif et les moyens d’y remédier.
2. Les PHARISIENS
Les Perushim, terme hébreu signifiant les séparés, se traduira pharisaïos en grec qui donnera nos pharisiens modernes. Glissement du grec en français sans traduire ! Comme pour les sadducéens rivaux, les pharisiens sont issus de la caste qui occupait le devant de la scène économique et religieuse au temps des Asmonéens (2è s. av. l’ère).
A la différence des sadducéens contemporains qui ne reconnaissaient que les cinq premiers « rouleaux » de la Torah, les pharisiens acceptaient l’ensemble des écrits de l’Ancien Testament, ainsi que d’autres écrits de sagesse, comme documents normatifs et constitutifs de la foi d’Israël. S’y ajoutaient également, avec une autorité égale, les commentaires écrits et oraux qui composent la tradition juive (Midrach, Targums, et ultérieurement la Guemarra, les Talmuds...).
Si les pharisiens respectaient le Temple, ils s’en détachaient en ce qu’ils refusaient la théologie étroite et « rationnelle » des sadducéens. Ils croyaient en la résurrection des morts, aux anges, au Jugement dernier, à la vie éternelle comme la majorité de leurs contemporains. Ils reconnaissaient aux rabbis (= maîtres, choisis parmi le peuple) le droit d’enseigner la Torah et d’en commenter le contenu et l’éthique au sein des synagogues répandues en Israël et dans le reste du monde. Contrairement aux idées reçues, outre la perpétuation de la foi d’Israël, le courant pharisien porte en lui un certain degré de réformisme et d’ouverture, hérité de la réflexion religieuse du peuple d’Israël lors de ses périodes d’exil en Babylonie dans les siècles précédents ou lors des occupations étrangères récurrentes.
Le pharisaïsme au temps de Jésus était le courant majoritaire. A la différence des sadducéens, caste aristocratique et cléricale coupée du peuple, les pharisiens incarnaient un judaïsme populaire, fraternel, accessible et compréhensible à la masse des « humbles ». La diaspora juive disséminée dans le monde gréco-romain était de sensibilité pharisienne. La diaspora était alors plus nombreuse que les juifs de Palestine. La cohabitation avec les goyim, les non-juifs, a permis au pharisiens de la diaspora d’acquérir une ouverture d’esprit et de dialogue sans renier les principes de leur foi. Les conditions même d’une diaspora permettait « naturellement » un contact avec les multiples conceptions religieuses et philosophiques de l’époque (néo-platoniciens stoïciens, rationalistes grecs et romains, épicuriens...). Ce point est capital pour comprendre la fulgurance de l’expansion du futur message chrétien...
Ces communautés dynamiques étaient regroupées principalement autour des synagogues, et étaient intellectuellement fructueuses et attrayantes. Ainsi, si les juifs palestiniens, et le judaïsme « moderne » à leur suite, répugnent au prosélytisme, les conversions de « païens » au Dieu d’Israël étaient courantes dans les grandes cités méditerranéennes et d’Asie. On retrouvera le même schéma d’attraction et d’expansion lorsque le mouvement chrétien se répandra dans l’Empire : les premières « évangélisations » auront lieu dans les synagogues d’abord, dans le monde profane ensuite en usant des catégories de langage et de pensée des peuples invités à la conversion au Christ des chrétiens...
Les pharisiens de Palestine étaient plus fondamentalistes en raison des conditions politiques et religieuses en Israël occupé. De plus, la présence, au tournant du millénaire, d’une dynastie régnante, les Hérode - illégitimes aux yeux de la majorité - a créé les conditions naturelles d’un réflexe collectif de sauvegarde identitaire avec pour corollaire une méfiance envers tout ce qui n’était pas « juif ». Le salut de ce qui subsistait d’identité nationale et religieuse imposait une attitude rigoriste et prudente. Là aussi, en raison des persécutions subies par le peuple juif dans toutes les nations d’accueil au cours de l’histoire - mais aussi de tout groupe persécuté - on retrouve un même réflexe de repli communautaire qui s’est maintenu de façon latente jusqu'à nos jours !
Signalons que le judaïsme qui survivra à la destruction d’Israël et qui traversera les siècles, est l’héritage direct des pharisiens. Après le cataclysme romain de la fin du 1er siècle, les Rabbins et les sages survivants de la tuerie entreprendront à Jamnia (Galilée) une formidable tâche interne de réflexion et de formalisation « nécessaire et obligée » de la foi d’Israël, afin de prévoir les conditions de sa survie pour les générations futures. Dès lors, le judaïsme « rabbinique » parviendra jusqu'à nous sous l’aspect dogmatique et liturgique que nous connaissons aujourd’hui. Héritage des Anciens naturellement enrichi par les apports culturels particuliers selon que les juifs sont « orientaux » ou « occidentaux », grosso modo selon que les communautés vivaient en Afrique du nord, au Moyen-Orient, en Europe du sud et méditerranéenne, ou qu’elles étaient établies en Europe centrale et orientale...
3. Les ZELOTES
Les « Zélotes » sont ainsi nommés en raison du zèle, souvent fanatique, dont ils firent preuve dans leur lutte armée contre les occupants romains entre le 1er s. avant l’ère et le 1er après. Ils furent des patriotes animés à la fois par des considérations politiques et spirituelles. Ils furent exécutés ou massacrés par dizaine de milliers par les armées romaines. Les mouvements de résistance juives furent définitivement écrasés lors de la prise de Massada par les légions en 73. Rien ne subsistera de leur révolte généralisée relatée par Flavius Josèphe (général juif rallié à Rome) dans ses Guerres juives et ses Antiquités judaïques. Les zélotes eurent à la tête du mouvement armé des chefs prestigieux tel, juste avant l’ère, Judas le Gaulaunitide (du Golan), dit encore le Galiléen, rompu à la science et à la tactique militaires ou Simon Bar-Kocheba, grande figure de la fin du zélotisme.
Les zélotes étaient socialement proches des pharisiens mais spirituellement proches des esséniens en raison de la distance que ces derniers avaient prise avec le Temple et son clergé sadducéen considéré comme « collaborateur » de l’occupant. Le caractère fondamentaliste de l’essénisme, son obsession de la pureté rituelle et sa logique de rupture avec « le monde » ne pouvaient que satisfaire les aspirations légitimistes des zélotes. Il n’est pas impossible que des esséniens « dissidents » aient appartenu à la lutte armée, de même que des zélotes contraints à la clandestinité aient pu trouver un refuge temporaire ou un soutien logistique auprès de la « Communauté des purs ». Les zélotes appartenaient à toutes les couches de la société juive palestinienne. Hormis les soldats des ligues juives, directement confrontés aux romains, le mouvement zélote incarnait l’esprit de résistance de tout un peuple. Simples sympathisants, ils n’hésitaient pas à faire « le coup de main » de temps à autre contre les soldats du Temple ou les romains. Les branches militaires, organisées et encadrées par des officiers, étaient continuellement en lutte contre Rome.
Parmi les disciples de Jésus, on compte des zélotes et il y a lieu de penser que Simon-Pierre, Simon le Cananite, et celui qui le « trahira » Judas Iscariote, (de l’hébreu Ish Qérioth, non pas l’homme d’un improbable village de Kerioth, mais le Sicaire, celui qui est expert au couteau et qui vient du latin sicarius,), ce Judas qu’on dit être « fils de Simon ». Est-ce du Cananite ou de Simon-Pierre ? Tous étaient des zélotes. Différentes analyses sémantiques sur ces patronymes étranges permettent de confirmer l’appartenance d’une partie non négligeable du cercle intime de Jésus au mouvement zélote. Il n’y a d’ailleurs rien d’exceptionnel à cela car l’époque s’y prêtait. Pourquoi auraient-ils été à la suite de Jésus s’ils n’avaient pensé qu’il pouvait incarner, à un moment ou à un autre, la caution spirituelle, voire politique, d’un soulèvement armé tant espéré ? Dans cette ambiance de rébellion, on trouve les clefs qui permettent de replacer la trahison de Judas dans sa réalité historique. Quelle en aurait été la cause sinon celle d’un espoir déçu, celle d’admettre que Jésus « n’était pas celui qu’ils attendaient », le Messie menant Israël à la victoire et restaurant les douze tribus sur douze trônes ! Les Evangiles rapportent étonnamment les espoirs politiques des disciples et révèlent la formidable incompréhension entre leurs aspirations et les intentions de Jésus. A-t-il été « manipulé » ou « utilisé » par les zélotes pour rassembler, par son discours et son action, la foule des hésitants et des laissés-pour-compte afin de les ranger sous la bannière de la révolte finale ?
C’est dans ce contexte de luttes frontales, de guérillas assassines, de meurtres politiques et d’insécurité permanente que s’inscrivent l’action et la prédication de Jésus. On comprend mieux la prudence ou l’ambiguïté de certains de ses propos. On comprend mieux les risques encourus par certains aspects de sa démarche (le centurion de Capharnaüm, l’amour des ennemis...) et qui ont provoqué le départ de nombreux de ses premiers sympathisants galiléens...
4. L’ESSENISME
L’essénisme est le mouvement spirituel qui a soulevé le plus de polémiques et de passion parmi le monde clos des spécialistes en histoire religieuse. Si on sait aujourd’hui qui étaient ses mystérieux adeptes, ce qu’ils croyaient, dans quel environnement ils vivaient et quelles étaient leurs espérances, il n’en a pas toujours été ainsi. Avant 1948 et la découverte fortuite des célèbres Manuscrits de la mer Morte, la Communauté qui les a produits a soulevé les conjectures les plus fantaisistes et a donné lieu, selon les a priori des uns et des autres, aux élucubrations les plus délirantes.
A l’aide d’outils éprouvés tels que la critique interne et externe des documents, l’archéologie, la paléographie, l’herméneutique, les sciences de l’Orient ancien, la communauté scientifique internationale dispose désormais de méthodes d’investigation qui ont permis de parvenir à des conclusions qui éliminent le doute, les approximations et... les insultes dont s’abreuvaient les tenants d’une thèse ou d’une autre !
La méconnaissance du nom exact dont se paraient les adeptes de cette secte ascétique et messianique - attestée entre le 2è s. av. l’ère et l’an 135 - nécessite de retenir le témoignage de Flavius Josèphe (juif hellénisé vivant à Rome au 2è s.) qui les nomme les essenoï. En l’absence d’indices matériels comme les fameux « manuscrits » (auj. au Musée du Livre bâti tout exprès à Jérusalem) et avant de procéder à des fouilles archéologiques sérieuses à Qûmran, les experts étaient contraints d’émettre des hypothèses sur la base de témoignages contemporains incomplets et obscurs ou d’établir des recoupements historiques hasardeux et frustrants.
Cinquante années de recherche dans les disciplines les plus systématiques et les plus rigoureuses permettent aujourd’hui de dégager le monde essénien de son épaisse aura de secrets. Un mystère historique qui a alimenté les délires ésotériques les plus divers. Parmi les théories en vogue, citons celle qui faisait de Jésus un essénien ou un initié dissident, ou celle qui voulait que ces derniers étaient le chaînon manquant entre la pensée bouddhique et la pensée grecque, ou encore qu’ils étaient les dépositaires de la sagesse « secrète » des Egyptiens, etc. Bref, à défaut d’éléments tangibles permettant une objectivité nécessaire dans un débat passionnel, nos soi-disant « orientalistes » du 18è au 20è s. oeuvraient principalement à forger des théories fumeuses se targuant d’une pseudo science dans le souci de satisfaire leurs fantasmes ésotériques et d’en convaincre le plus grand nombre. A l’heure où les passions sont en voie d’être éteintes et la sérénité presque retrouvée, essayons de présenter cette étonnante communauté.
Les Esséniens apparaissent dans l’histoire d’Israël au 2è s. avant l’ère à une époque où la Palestine étaient sous le joug des Séleucides. Le pays était alors sous domination grecque suite au morcellement de l’empire d’Alexandre-le-Grand. Ce fut une époque de troubles politiques graves et de guerres d’indépendance qui a culminé avec la révolte menée par les frères Maccabées et la mise en place d’une dynastie juive, les Asmonéens (- 143). En ces temps d’épreuve nationale, pour des raisons évidentes de propagande politique et de raffermissement de l’espérance spirituelle, fleurissent tout un florilège d’écrits apocalyptiques (= révélations des choses à venir) et de commentaires eschatologiques (= relatifs à la fin des temps). Les problèmes de légitimité sacerdotale, de clergé impie, de « faux Grand-Prêtre » et bien d’autres arguments légitimistes et politiques, ont favorisé l’émergence de sectes radicales qui prétendaient restaurer la « vraie foi » et débarrasser Israël des dominations politiques et religieuses « impures » qui, selon eux, la souillaient. Parmi les contestataires les plus radicaux, outre le mouvement « zélote », figurent les esséniens.
Les découvertes faites dans les ruines de Qûmran accréditent l’hypothèse que les esséniens avaient une organisation sociale de type communautaire et monastique. Il semble que les membres vivaient selon ce qu’on pourrait nommer des « cercles » regroupés autour du Chef de la Communauté. Ce personnage occupait la charge de « Grand-Prêtre », légitime à leurs yeux et « parallèle » à celle considérée « impie » en exercice au Temple. Entouré de ses prêtres, ils formaient ensemble un 1er cercle, préfigurant une sorte de clergé. Viennent ensuite les « frères » formant un 2è cercle, puis un « cercle extérieur » à la manière du Tiers-Ordre franciscain qui admet des membres laïcs en famille (donc mariés avec enfants) vivant en-dehors du monastère. Ces derniers, ayant embrassé la cause de la Communauté, s’engageaient à en respecter les règles et le rituel, à participer aux rites de purification (ablutions, baptêmes répétitifs), aux liturgies d’action de grâce, et sans doute à l’étude. Les activités économiques et sociales ne leur étant pas interdites, ils apportaient leur soutien matériel à la fois à ceux du « dedans » qui avaient fait voeux de célibat et de pauvreté, ainsi qu’aux autres membres qui, comme eux, vivaient « dans le monde » à la mode des dominicains actuels.
Les esséniens pratiquaient un ascétisme communautaire et avaient adopté une économie autarcique à vocation égalitariste. Phénomène fréquent parmi les sectes arc-boutées sur leur vérité, ils vivaient en marge de la société ambiante dont ils ne reconnaissaient ni les règles ni les lois, celles-ci étant assimilées au « monde de Bélial » qui incarnait symboliquement l’impureté. Si le centre avéré de la Communauté était le couvent de Qûmran, il est possible qu’il y ait eu d’autres établissements que l’archéologie n’a pas encore révélés. Les membres du « dehors », et les simples sympathisants qui gravitaient autour, vivaient dans les bourgades de Palestine et à Jérusalem, ville pourtant considérée comme la résidence du prêtre « impie », le serviteur de la fausse religion !
A l’instar des ordres monastiques chrétiens, bouddhiques ou autres, ou des confréries religieuses qu’on retrouve dans tous les courants de la mystique mondiale, l’évolution de la théologie maximaliste des esséniens entretenait une dynamique inexorable qui aurait eu pour résultat logique le bouleversement radical de la religion et de la société. Ainsi, les esséniens devinrent rapidement une menace pour l’autorité légale et occupante ainsi que pour les tenants du modus vivendi.
L’un des manuscrits les plus importants, le Manuscrit de Damas, adressé à des membres de la Communauté réfugiés « à Damas » - ville réelle ou symbolique - relate la persécution subie par le « Chef de la Communauté », personnage éminent jamais nommé, ainsi que de sa mort violente. Le contexte s’inscrit avant l’invasion romaine alors que la Judée était régie par les Asmonéens. C’est la preuve que les rapports entre ces derniers et les responsables de la Communauté étaient, au mieux exécrables, au pire mortelles. Dans ce tableau, figurent également les « partis » sadducéen, pharisien et zélotes, qu’on retrouvera cent cinquante ans plus tard à l’époque de l’émergence du phénomène judéo-chrétien d’abord, chrétien ensuite.
L’invasion de la Palestine par les légions de Pompée en -63 initiera le déclin de la Communauté et le début des persécutions sanglantes. Pas plus que les Séleucides, les juifs Asmonéens impies ou la dynastie impure des Hérode, les jusqu’au-boutistes esséniens n’accepteront la présence romaine en Israël. Rome décidera de briser, dans une violence inouïe, les révoltes permanentes et les insurrections généralisées des juifs visant à restaurer l’indépendance de la nation et l’unité du culte. En 70, outre la destruction totale d’Israël et des zélotes, les légions de Titus, dans leur progression vers Massada et la mer Morte, extermineront au passage les membres de la Communauté et éradiqueront les foyers de leur présence allant jusqu'à effacer leur nom de l’histoire pour deux millénaires...
A l’aune des catégories actuelles, et contrairement à l’idéalisation « sulpicienne » qui en a été faite par ceux qui ne veulent voir en eux que de « pieux dévots », les esséniens seraient considérés aujourd’hui comme de dangereux fondamentalistes, racistes envers tout ce qui n’est pas « purement » juif et, arborant comme constitution de la secte, le principe d’exclusion dans le sens le plus strict du terme. Seule touche sympathique à ce tableau : à la différence des « zélotes », ces patriotes armés et souvent fanatiques, il semblerait que les esséniens, à défaut d’être tolérants, prônaient une sorte de pacifisme et répugnaient à la violence physique. Les expertises les plus récentes avancent un chiffre maximum de 4 000 membres pour l’ensemble de la Communauté en Judée et dans les établissements annexes (Galilée, Syrie, Transjordanie, Egypte ?).
Au-delà du sensationnalisme et du tintamarre médiatiques qui s’ensuivirent, la découverte des Manuscrits de la mer Morte revêt une importance capitale et, pour l’instant, unique dans l’évolution de l’histoire religieuse. Elle offre un éclairage nouveau sur le contexte spirituel de l’époque en confirmant l’existence d’autres courants religieux que celui en place à Jérusalem et qu’on a longtemps cru représentatif de l’ensemble du judaïsme. Mais aussi, et surtout, elle permet enfin de comprendre, malgré quelques zones d’ombre encore très denses, les conditions qui ont permis l’émergence du phénomène chrétien. On prétendait encore publiquement, au milieu du 20è s. que celui-ci était surgi « spontanément » hors du champ fécond du judaïsme, ceci pour des raisons idéologiques obscènes qui affirmaient une « naturelle » supériorité spirituelle !
Les études faites par les nombreux experts sur les Manuscrits (juifs, chrétiens de toutes confessions, agnostiques, athées et chercheurs indépendants), permettent de dégager les points de convergence suivants :
· Quasi identité du langage sémantique et symbolique entre les esséniens d’une part, et les premières communautés judéo-chrétiennes puis chrétiennes d’autre part.
· Existence probable de deux calendriers liturgiques en vigueur dans les communautés précitées et celui « officiel » utilisé par le clergé du Temple. Ceci pourrait expliquer quelques-unes des « incohérences » chronologiques entre les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) et celui de Jean, ouvrage résolument « à part », issu d’une tradition encore mal connue.
· Eclairage sous un jour nouveau du sens du terme « les pauvres » utilisé fréquemment par Jésus comme une « référence » et pas seulement en terme de catégorie sociale. Les auteurs anciens citent les ébionim, terme hébreu qui signifie les pauvres. Ils appartiennent à une secte qui ressemble étonnamment aux esséniens ! Ebionim : est-ce le vrai nom perdu de l’essénisme ? Jésus et ses disciples auraient-ils donné en exemple à leur auditoire les membres de la Communauté, les « pauvres », pour leur rigueur morale et leur discipline spirituelle ? Il est significatif que jamais les Evangiles ne citent les esséniens alors que les autres partis religieux sont nommés abondamment dans les Ecritures. Respect, filiation ou prudence tactique ?
· Concomitance étrange entre l’image emblématique du « Messie » du Nouveau Testament et celui du « Serviteur souffrant » ou « Fils de l’homme » de la littérature qûmranienne. Ce personnage énigmatique soumis à une souffrance volontaire et à la mise à mort afin que vienne le « Royaume ». A la comparaison, on ressent comme une juxtaposition du « Messie » et du « Fils de l’homme ». Jésus a-t-il eu l’intuition de l’unicité du personnage ?
· Utilisation abondante de la littérature apocalyptique (Daniel, Commentaires des Livres prophétiques), de typologies angélologiques (Hénoch et son enseignement sur les êtres célestes), de l’origine de la théologie de la « Lumière » et du « Verbe » (toutes développées dans la tradition issue de l’évangéliste Jean), doctrine largement développée chez les chrétiens « orthodoxes » d’Orient.
· Organisation similaire d’une structure communautaire et du système économique et social.
· Malgré l’exiguïté d’Israël, on constate une parfaite juxtaposition, qui ne peut être fortuite, des aires géographiques où se sont déroulées les activités esséniennes, judéo-chrétiennes puis chrétiennes. Jean-le-Baptiste, ermite qui pratiquait l’ascèse dans le désert de Juda, baptisait au gué de Bethabarra (Aenon selon Jean) sur le Jourdain, à quelques kilomètres de Qûmran. D’aucuns pensent que Jean-le-Baptiste fut membre, puis dissident de la secte. La tradition chrétienne, quant à elle, place la scène des « tentations » de Jésus sur les hauteurs désertiques de Qûmran, comme pour conserver le souvenir d’une retraite au sein de la Communauté !
· Les lieux de la pratique liturgique n’étaient pas confinés uniquement au Temple. Comme les pharisiens, les judéo-chrétiens (synagogues) et les chrétiens à leur suite (églises), les esséniens pratiquaient leur culte dans des lieux conventuels ou dans des « maisons » familiales. L’ordonnancement du rituel, les prières, les fêtes, étaient également pratiquées ici et là.
· Cohérents avec l’essence de la vocation monastique, la Communauté encourageait le célibat. En effet, selon sa conception de la proximité des « temps de la fin » il devenait illusoire d’oeuvrer à la perpétuation de l’espèce. On retrouve des allusions de ce type dans le substrat évangélique lorsque Jésus avoue que la condition du célibat est un atout pour « entrer dans le Royaume ». Dans la première phase de sa prédication, on trouve des invitations à peine voilées à « quitter » sa femme, sa famille, ses enfants. L’interprétation chrétienne édulcorera les excès du langage évangélique au fur et à mesure que s’éloigne « le temps de la fin » ; un temps qui ne s’est pas réalisé. Ceci prouve à quel point l’imminence de l’arrivée du « Royaume » était ancrée dans l’esprit collectif. En oubliant son acuité, c’est tout l’esprit des Evangiles qui nous échappe ...
Si les points de convergences sont remarquables, les points de divergence ne le sont pas moins ; pour mémoire, signalons les plus importants :
· Si les esséniens pratiquaient l’exclusion pour des motifs « d’impureté » rituelle et ethnique, ils n’hésitaient pas à exclure également ceux ou celles qui avaient gravement manqué aux exigences de la Communauté comme, par exemple, la déviation doctrinale. Si Jésus, pour sa part, a résolument orienté son action et sa prédication aux juifs sans exclure les goyim (les non-juifs) exécrés par la majorité des gens, il acceptait, au grand dam de ses contemporains, tous les « pécheurs » auprès de lui : assassins, patriotes, collecteurs d’impôts, prostituées, voleurs, soldats, étrangers et ... occupants romains ! Toute une population strictement impure au regard des juifs « pieux » ou du quidam d’alors.
· Le sens du baptême essénien était compris comme un rite de purification reproductible à l’infini. Avec Jésus, et Jean-le-Baptiste avant lui (preuve de sa dissidence de la Communauté), le baptême par immersion devient un acte unique qui transcende l’histoire. Il devient l’expression personnelle d’une adhésion volontaire au « Royaume de Dieu qui est déjà là ». Cette adhésion s’exprime par un renoncement public à « l’homme ancien qui meurt englouti dans les eaux lustrales » afin de renaître « converti » en homme nouveau avec un « nouvel esprit ». Ce qui en grec, ou en araméen, la langue de Jésus, signifie « bouleversé, retourné complètement » corps et âme. Par son baptême, on ne devient pas membre d’une communauté humaine, désormais caduque, mais celui d’une assemblée mystique.
A la seule énumération non exhaustive de ces points, il est permis de penser que s’il y a eu influence indéniable sur Jésus et ses premiers disciples de la part des esséniens, ou ébionim des Evangiles, les points de rupture interdisent de conclure en ce que Jésus fut membre de la Communauté à l’époque de sa prédication. Sans doute l’a-t-il fréquentée et s’en est-il inspiré à force de contacts ? Il y a eu indéniablement influence, c’est une certitude.
Si d’hypothèse Jésus avait appartenu à la Communauté lors de sa période « inconnue » (une vingtaine d’années), l’analyse comparative entre ce que l’on sait de la Communauté d’une part, le comportement du charpentier de Nazareth et de son message « révolutionnaire » d’autre part, on est en droit de conclure que Jésus aurait, tôt ou tard, été exclu de la fraternité de Qûmran. Peut-être l’a-t-il été après avoir tenté une réforme qui se serait soldée par un échec ? Les conjectures restent entières...
Pour conclure sur les apports documentaires de Qûmran à la connaissance des origines du christianisme, il convient de préciser qu’à l’occasion de la destruction d’Israël et de ses communautés spirituelles, une partie importante des rescapés de l’essénisme a trouvé refuge après les années 70 auprès des communautés chrétiennes naissantes, proches cousines de l’idéal de la Communauté originelle et de son organisation cultuelle et sociale. Les indices littéraires, liturgiques, symboliques et sémantiques au sein du christianisme naissant sont autant de témoignages incontestables qui l’accréditent.
5. Les JUDEO-CHRETIENS
Il est fort probable que les judéo-chrétiens soient une émanation de la tendance « pharisienne » du judaïsme palestinien, dont une fraction aurait accepté l’action et l’enseignement du rabbi Jésus. Un des phares de ce courant était Jacques, « le frère » de Jésus (selon les Ecritures chrétiennes et les textes historiques) à qui revenait la charge de diriger cette famille spirituelle transmise ensuite sous la responsabilité d'autres membres de la famille de Jésus après la mort brutale de Jacques par lapidation vers 62, sur ordre des autorités.
Jacques, « le Mineur », c‘est à dire « l’humble », fut un personnage éminent bénéficiant d'une réelle autorité et d'un profond respect de la part des Judéens (habitants de la région de Jérusalem). En raison de sa personnalité et de sa profonde piété on l’a surnommé « le Juste ». L’une des particularités de cette communauté fut que l’autorité devait se transmettre à un membre appartenant au cercle intime de la famille de Jésus. On voit là un aspect « clanique » du centre décisionnel, une déviance naturelle qu'on retrouve souvent à chaque disparition d'un fondateur de religion, ou d’un « réformateur » spirituel. Plus proche de nous chronologiquement, l’Islam fut confronté dès la mort du Prophète à cette déviation. Le témoignage historique le plus remarquable en est le fameux « califat » qui n’admet pour « Chef des Croyants » qu’un membre issu de la famille du Prophète.
Les judéo-chrétiens prônaient le respect des lois juives (circoncision, shabbat, règles alimentaires, rituels, pèlerinages, Pâques...), la primauté du Temple de Jérusalem comme lieu saint unique du peuple d’Israël, et l’autorité des Ecritures (la Torah, les Prophètes...) complétée par la tradition orale. Bien évidemment, les adeptes de cette voie ne considéraient pas Jésus comme un « fils de Dieu » (notion étrangère à la mentalité sémitique) mais plutôt comme un « messie », c’est à dire un homme, pas forcément exceptionnel, choisi de Dieu, ayant reçu l'onction du Saint-Esprit pour réaliser les prophéties et hâter la venue du Jour du Jugement. Les « messies » furent très nombreux avant et après la mort de Jésus. Ce dernier n’était pas le seul à avoir été considéré comme tel !
A cette tendance appartenait la famille de Jésus qui, après avoir été en opposition avec lui de son vivant, se ralliera à son enseignement après sa mort. Ce cercle intime était regroupé autour du fameux Jacques qui, à ce titre, peut être considéré comme le premier « évêque » de Jérusalem. Les judéo-chrétiens comptaient parmi leurs membres des dissidents esséniens ; on y retrouve leur influence dans l’organisation communautaire ainsi que dans les conceptions doctrinales des judéo-chrétiens d’abord, qui seront transmises et fécondées dans le langage chrétien ensuite.
Pour les judéo-chrétiens, il n'était pas question d'une rupture avec le Temple. Tous étaient juifs (Jésus, ses frères et soeurs, sa mère, ses disciples, le peuple sympathisant, etc.) et favorisaient l’émergence et l’instauration d’une réforme spirituelle en adéquation avec les réalités quotidiennes d’un peuple composé essentiellement d’humbles paysans, d’artisans et de tâcherons. Le contexte politique d’alors est celui d’un pays occupé par Rome, dirigé par une caste politique et sacerdotale maîtresse du destin national : les sadducéens.
Socialement, les judéo-chrétiens de Jérusalem pratiquaient un socialisme autogestionnaire repris ensuite dans le christianisme primitif. Leur idéal imposait que les biens acquis étaient redistribués selon les besoins des membres de la communauté ou « Eglise ». Cette organisation socio-économique de la société, héritage probable des esséniens, disparaîtra lorsque, à l’instigation des sadducéens, Jacques, la grande figure du mouvement, sera exécuté vers 62 sur ordre des autorités de Jérusalem. Cet idéal social survivra encore au sein des cellules chrétiennes primitives et disparaîtra quand le christianisme deviendra une « religion de masse ».
C’est son caractère « ethnocentrique » qui causa la perte du communautarisme judéo-chrétien. Comme tous les mouvements ethnocentriques de l’époque, ils disparaîtront non seulement en raison de leur impossibilité à concilier les exigences « ethniques » avec une nécessaire ouverture sur le monde extérieur, celui des « goyims » (terme générique qui désigne tous ceux qui n’appartiennent pas au peuple d’Israël), mais aussi, et surtout, en raison des rivalités et des persécutions menées par les sadducéens, les véritables « gardiens du Temple ».
A cette communauté judéo-chrétienne, il faut y rattacher, sans grand risque d’erreur, l'étrange Evangile de Barnabé, texte apocryphe (mis à l’écart), qui rapporte que Jésus ne serait pas mort en croix. Selon ce document, Jésus aurait continué son existence (sans la décrire) puis aurait été « enlevé » par Dieu comme le patriarche Hénoch ou le prophète Elie.
Il est intéressant de relater les premiers contacts entre les chrétiens et les premiers adeptes de l’Islam au 7è s. Des communautés chrétiennes et juives composées « d’arabes ethniques », étaient établies dès les temps les plus reculés en Arabie. Ainsi Najran (extrémité sud-ouest de l’Arabie) avait un évêque au 7è s. A Sana, la capitale du Yémen actuel, la grande mosquée est bâtie sur l’emplacement d’une antique cathédrale chrétienne dont les chapiteaux ont été réutilisés dans la décoration de la grande mosquée.
Il est probable que les premiers musulmans, et le Prophète Muhammad, aient été en contact avec ces communautés établies en marge des églises « orthodoxes » d’où est issu l’Evangile de Barnabé ou qui s'en inspiraient. On trouve dans le Coran des similitudes conceptuelles, des références « historiques », développées sept siècles plus tôt dans l’Evangile de Barnabé. Jusqu’ici on s’expliquait difficilement l’origine de certaines « révélations » coraniques qui peuvent paraître déroutantes pour un lecteur habitué aux seuls Evangiles canoniques. A présent, outres les révélations originales qui lui sont propres, on distingue mieux le terreau mental et social dans lequel le Coran plonge ses lointaines racines.
La théologie très « sémite » de l'Evangile de Barnabé (qui répugne à l’idée d'incarnation divine) ne reprend pas les catégories développées par les chrétiens de culture gréco-latine de la même époque. En un sens, cet ouvrage reste « orthodoxe »… pour un lecteur musulman ! Malgré les incertitudes quant à sa date de rédaction, ce document semble se rattacher à une communauté judéo-chrétienne, ou à un de ses rameaux tardifs, qui aurait survécu en marge du Temple puis aurait disparu, comme de nombreux autres mouvements messianiques juifs (i.e. les esséniens) entre 70 et 135.
La lecture en parallèle de L’Evangile de Barnabé et du Coran, révèle un sentiment de « parenté » spirituelle ; comme si ce dernier était l’écho d’un lointain ancêtre que l’histoire aurait rendu muet et dont on chercherait encore la trace...
6. Les CHRETIENS
La tendance qui donnera naissance à la future Eglise chrétienne, la seule avec le judaïsme sous sa forme rabbinique actuelle à avoir traversé les siècles, est fondée principalement sur l'action et l'enseignement de l’Evangéliste Jean, de l'Apôtre Paul (son nom juif étant Saül) et de leurs disciples. Le nom de ce dernier, Paulus permet d’affirmer que ce juif de Tarse en Cilicie (Turquie actuelle) détenait la citoyenneté romaine, sans doute par héritage familial.
Celui qui deviendra st.Paul, a eu le génie d'adapter l'essence du message d’Israël aux catégories psychologiques, religieuses et sociales du monde gréco-romain. S’il n’y avait eu Paul, le message de Jésus, personnage historique mais néanmoins énigmatique, serait resté confiné en Judée et aurait disparu dans les ténèbres de l’histoire. On ne peut comprendre l’origine de ce qui deviendra le christianisme qu’en étudiant le contexte religieux et politique d’Israël à l’aube de l’ère chrétienne.
La religion d’Israël était alors en pleine effervescence messianique et apocalyptique. Que ce soit dans sa dimension politique ou dans sa dimension spirituelle, le messianisme incarnait l’espoir d’une restauration politique (monarchie) garante d’un Etat souverain débarrassé de la tutelle étrangère, ainsi que la volonté de purifier le Temple en le débarrassant de ses prêtres que l’immense majorité du peuple juif considérait comme illégitimes notamment en raison de leur bienveillance envers les occupants assimilés aux « ennemis de Dieu ».
Fondé sur d’anciennes prophéties élaborées lors de l’exil d’Israël en Babylonie puis en Perse, le messianisme prônait l’intervention directe de Dieu, ou de son Elu, le « Messie », dans l’histoire des hommes en vue d’instaurer le « Royaume de Dieu » en Israël d’abord, sur la terre entière ensuite. Le messianisme, c’est la fin de l’Histoire et l’avènement du « Siècle à venir ». Dans l’histoire d’Israël, il y eût plusieurs chefs spirituels et chefs de guerre, avant et après l’ère chrétienne, portant le titre de « messie » !
A cela s’ajoutait le caractère éminemment « apocalyptique » dans la manière d’interpréter le cours des événements. En forçant leur cours, on hâtait le retour de l’ordre divin ! D’où l’imbrication étroite, dans l’inconscient collectif, entre le surnaturel et le rationnel, schéma mental à ne jamais perdre de vue dans toute tentative d’explication de l’émergence du phénomène chrétien, mais aussi de toutes les doctrines qui l’ont immédiatement précédé ou qui en sont issues, soit en marge, soit par filiation (hérésies).
En aucun cas, Jésus n’a revendiqué ni eu la prétention de fonder une nouvelle religion. Son action et son discours s’inscrivent dans la tradition du judaïsme « pharisien » de type synagogal proche des aspirations et de la compréhension populaires. L’hébreu Qahal (= Communauté, Assemblée) sera traduit en grec par Synagogue puis en latin par Ecclesia francisé en Eglise, ce qui ne traduit rien !
Le message évangélique est un écho amplifié à l’extrême de l’éthique des Prophètes qui insistaient davantage sur la pureté des intentions dans l’accomplissement des devoirs religieux, que sur une pratique formaliste de la foi. Les Evangiles - originalité audacieuse - insistent sur l’impératif des actes de charité interpersonnelles (y compris envers les ennemis !) en établissant leur primauté sur les actes de piété ou de respect formel de la Loi écrite et de la tradition orale qui l’interprète.
Les apostrophes véhémentes de Jésus envers les pharisiens « hypocrites », n’étaient destinées qu’aux « tartufes » du pharisaïsme - et de tout formalisme - et non pas aux pharisiens dans leur ensemble. La prédication dans les synagogues, le respect du Shabbat - sauf quand la vie d’un homme est en danger - la célébration de Pessah (= Pâques, interprété dans une nouvelle optique), les prières d’action de grâce... A la lumière de cette orthodoxie « éclairée », le rabbi Jésus s’apparente plus aux pharisiens qu’à n’importe quelle autre sensibilité du moment. Historiquement, le parti pharisien dans sa grande majorité a soutenu Jésus dans son conflit mortel avec les autorités sadducéenne du Temple regroupées autour du Grand Prêtre. L’interprétation péjorative de l’Eglise chrétienne sur les pharisiens « ennemis de Jésus » est un déni historique qui ne s’explique qu’à la lumière des luttes d’influence qui ont eu cours pendant les deux premiers siècles entre juifs et chrétiens dans leur prétention à revendiquer chacun le titre de Verus Israel, le « Véritable Israël »...
Outre le caractère « pharisaïque » du prêche de Jésus, il est notable que ce dernier a également subi l’influence prépondérante d’un autre courant de la spiritualité de l’époque appelé, à défaut de certitude historique quant à leur dénomination, l’essénisme. De cette influence certaine sur les Evangiles, on retiendra surtout la compréhension énigmatique de la figure et du rôle du « Messie » ainsi que du mystérieux « Fils de l’homme », l’interprétation « eschatologique » de l’histoire (terme grec qui se rapporte aux événements de la Fin des Temps et de l’irruption de Dieu dans l’histoire), le suivi d’un calendrier liturgique « parallèle » à celui en usage au Temple, la référence à des textes apocalyptiques et liturgiques largement acceptés mais non admis dans le corpus biblique ultérieur, la particularité du baptême perpétuel interprété par les Evangiles en un acte unique et volontaire, etc.
Comme tous ses contemporains, Jésus a subi les influences spirituelles de son temps. Il n’est pas un phénomène spontanément surgi de nulle part. Sa personne, son enseignement, ses actes, s’enracinent dans un terroir mental et social bien déterminé, à un carrefour civilisationnel et spirituel. Ce serait une faute que de continuer à ne voir en lui qu’une sorte de fakir éthéré, personnage emblématique qui ne repose sur aucune réalité historique sinon celle de satisfaire les fantasmes romantiques. Comme l’écrivait le célèbre Dr. Albert Schweitzer (1875-1965) dans sa fameuse « Histoire des recherches sur la vie de Jésus » : « Que ceux qui entreprennent une recherche sur la vie de Jésus s’attendent à découvrir une personne différente de celle qu’ils imaginent ». On ne saurait faire preuve de plus de lucidité !
C’est donc dans une large ambiance de confrontation et de concurrence qu’ont été composés les textes du Nouveau Testament chrétien. Les communautés juives dispersées autour de la Méditerranée après la destruction d’Israël étaient des foyers naturels pour la prédication des premiers chrétiens. L’ampleur du prosélytisme chrétien au IIè siècle était tel que la rupture entre la Synagogue et l’Eglise naissante était devenu une question de survie pour les juifs « orthodoxes ». Dans ce contexte de lutte idéologique naîtront l’antijudaïsme (l’antisémitisme, notion « ethnique », en est une perversion tardive) ainsi que l’exécration du Christ et de ses adeptes par la Synagogue qui ira jusqu'à l’inclure dans ses prières. Les chrétiens répliqueront avec la monstrueuse condamnation des juifs « perfides » et déicides ! Dès lors, la rupture définitive est consommée entre les tenants du Christ « Fils de Dieu » et ceux qui sont restés fidèles à l’antique foi d’Israël...
L’action et la prédication de Jésus et de ses suiveurs, s’inscrivent dans une période particulièrement sombre de l’histoire d’Israël, nation occupée par Rome et livrée à l’oligarchie sadducéenne soucieuse de préserver ses intérêts. La dimension « apocalyptique » de la venue du « Royaume de Dieu » insistait sur l’irruption surnaturelle de Dieu dans la vie d’Israël pour restaurer l’ordre divin. A ce titre, le peuple juif était dans l’attente non seulement d’un « restaurateur » spirituel mais aussi, et surtout, d’un « libérateur » du joug étranger. Le « Messie » était généralement compris comme celui qui amènerait la fin des problèmes !
Les premiers « chrétiens », la génération de ceux qui ont connu Jésus (les « chrétiens » ne seront nommés ainsi qu’à Antioche vers les années 60), seront des judéo-chrétiens regroupés autour de Jacques, « le frère du Seigneur » selon les Evangiles. A ce groupe appartiendront les premiers disciples dont les Evangiles nous rappellent les noms ainsi qu’une multitude de juifs sympathisants du rabbi Jésus. Les non-juifs, de langue et de culture grecques, convertis à la cause du Christ, seront les helléno-chrétiens. Des arrangements doctrinaux et sociologiques (exemption de certaines observances mosaïques contraignantes) permettront aux communautés « hébraïsantes » et « grecques » de coexister quelques années permettant ainsi à la nouvelle doctrine de mûrir et de se développer jusqu'à la destruction d’Israël. Outre la disparition de l’Israël « national », cet événement d’une ampleur considérable consacrera la disparition des judéo-chrétiens. Dès lors, les helléno-chrétiens seront indissociables des « chrétiens » de la deuxième génération et seront à l’origine de l’Eglise qui a traversé l’histoire.
Outre les disciples originels, le mouvement chrétien s’enrichira d’apologètes versés dans la philosophie et les Ecritures bibliques. Parmi eux, signalons surtout les néo-platoniciens de l'Ecole d'Alexandrie, "nombril de la pensée antique", qui interpréteront l’éthique prophétique et l’espérance apocalyptique juive à la lumière des philosophies antiques afin de les rendre assimilables à des peuples étrangers à ces conceptions étroitement ethnocentriques ! Du sein des grandes métropoles méditerranéennes (Alexandrie, Antioche, Ephèse, Cyrène, Corinthe, Rome...) et de leurs écoles de pensée, surgiront ceux qu’on nommera les « Pères de l’Eglise ». Sous leur impulsion, le christianisme primitif et ses dogmes se développeront avant de se répandre dans le monde antique : Empire romain d’Europe, Asie mineure, Afrique du nord, Proche-Orient, mais aussi en Arabie, en Iran chez les Parthes, et jusqu’au monde noir, l’Ethiopie puis en Inde.
L’idéal communautaire mis en oeuvre par les judéo-chrétiens survivra encore quelque temps dans les assemblées chrétiennes primitives avant que celles-ci « s’installent » dans la société gréco-romaine après une période de tolérance relative puis leur reconnaissance officielle par Rome (Edit de Milan en 313)...
Le destin du « christianisme » eût été différent si l'enseignement du rabbi Yeshoua était resté confiné dans le particularisme juif de l'époque (messianisme apocalyptique, rituel et autres obligations contraignantes pour les non-juifs, primauté de la Loi mosaïque, etc.). Sans doute, à l’instar des nombreuses « sectes » nées dans ce bouillonnement culturel et religieux, aurait-il disparu du champ de l’histoire spirituelle et n’aurait pas connu la fortune qu’on lui connaît ? Malgré le radicalisme de la « nouveauté » évangélique et le dynamisme souvent héroïque de ses adeptes, le christianisme ne forgera sa véritable « identité » qu’autour des dogmes proclamés et acceptés à l’issue des sept Conciles Oecuméniques. Leur maturation nécessitera presque cinq siècles pour parvenir à leur expression définitive (Conciles de Nicée I en 323 à Nicée II en 787).
7. Les mouvements BAPTISTES
La pratique baptiste est liée aux mystérieux esséniens et aux rituels de purification qui occupaient une place prépondérante, voire obsessionnelle, dans leur spiritualité. Les bains rituels pratiqués consistaient, outre les ablutions communes à plusieurs religions, en des séances d’immersion effectuées avant les cérémonies liturgiques ou avant certains repas pris en commun. La particularité du phénomène baptiste pratiqué à Qûmran - là où les ruines ont été dégagées - est son caractère répétitif. On retrouve ce schéma dans la plupart des rituels religieux. A la différence des chrétiens ultérieurs, il y a lieu de penser que les esséniens envisageait l’immersion (c’est le sens du grec baptiséin) comme un acte de purification et que ce dernier ne revêtait pas pour eux, ni pour les disciples de Jean-le-Baptiste à la même époque, le caractère unique et « eschatologique » (du grec eschaton = événement lié à l’extrémité, à la fin des temps) et messianique que lui a conféré Jésus...
Une piscine destinée aux bains rituels a été découverte à Qûmran dans les bâtiments conventuels des esséniens. Restaurée, on y voit un escalier en pierre menant dans une fosse dont l’usage originel est sans ambiguïté. Les ruines du « monastère » mises à jour par les archéologues révèlent un système complexe de canalisation et de conduction d’eau depuis les flancs marneux des monts environnants ravinés par les torrents qui s’en écoulent durant les rigoureux hivers palestiniens. De même, des citernes ont été découvertes dont la fonction primordiale était le stockage et la conservation du précieux liquide indispensable au culte de la Communauté. Quant on sait que cette région désertique des rives de la mer Morte est l’une des plus chaudes du globe avec une température estivale voisine de 50°C, on ne peut qu’être admiratif quant à l’obstination des architectes de l’époque à réaliser leurs travaux hydrauliques dans cette désolation naturelle.
Aux confins de l’essénisme, l’une des figures majeures du mouvement baptiste est l'énigmatique Jean-le-Baptiste, personnage historiquement attesté dans la littérature non chrétienne. S’il bénéficiait de l’admiration du « petit peuple » d’Israël, il était également redouté par les autorités spirituelles et politiques d'Israël. Outre les Evangiles canoniques, la littérature juive (Flavius Josèphe) confirme le danger que représentait le « Baptiste » pour la caste sacerdotale qui régentait le Temple à l'époque.
Les origines du Baptiste sont controversées. Les Evangiles le présentent comme fils du prêtre Zacharie officiant au Temple (appartenant donc à la classe sadducéenne) et de Elisabeth, la tante de Marie, mère de Jésus. Ainsi, toujours selon les chrétiens, Jésus et le Baptiste seraient parents, « cousins » en quelque sorte. Si le Baptiste est de descendance aristocratique par son père Zacharie (prêtrise attestée dans un texte le citant comme membre du clergé du Temple), il est probable que celui-ci a été en rupture avec son milieu social et religieux en ce qu’il a adopté une vie érémitique dans le désert de Judée. Très certainement a-t-il appartenu à la « Communauté des purs » et adhéré à leur conception d’un clergé « dissident » du Temple, illégitime à leurs yeux. Jean a largement utilisé leurs pratiques baptismales en des lieux presque identiques, mais selon une vision plus universaliste du baptême puisqu’il invitait tous les gens d’Israël au repentir et au « retournement » de vie pour accueillir le Messie qui vient. En cela, il y a fort à parier que le Baptiste fut en rupture avec la Communauté et qu’il en avait été exclu pour son refus à partager les convictions « élitistes » de pureté des membres de la Communauté...
Toujours est-il que malgré les efforts développés par les rédacteurs des Evangiles pour tisser des liens familiaux entre les « cousins » - à des fins apologétiques évidentes - les textes n’arrivent pas à masquer au mieux, l’étonnement, au pire, la méfiance du Baptiste envers Jésus et son action. Ceci dénote une différence d’appréciation radicale entre leurs conceptions personnelles sur l’avènement du « Royaume de Dieu » et du « Messie » qui l’inaugure.
A la question sur la venue du Messie et de son rôle, transmise à Jésus par les disciples du Baptiste : « Es-tu celui qui doit venir ou bien faut-il en attendre un autre ? », Jésus répondra indirectement par une « pirouette » dont il a le secret : « Rapportez à Jean que les aveugles voient, que l’Evangile est proclamé (= la Bonne Nouvelle du salut), que les morts ressuscitent !». Il ne déclare pas explicitement qu’il est le Messie annoncé par les Ecritures et compris comme tel, celui qui est attendu par les uns et par les autres, mais seulement que ses actes inaugurant sa présence sont déjà à l’œuvre. Il ne dit pas qu’il est le Messie, mais il prétend agir comme tel... Cet épisode démontre bien que les conceptions juives de l’époque sur le Messie n’étaient pas aussi établies qu’on l’aurait crues ! Les événements liés à la vie de Jésus entretiendront l’incertitude...
A la mort du Baptiste - exécuté au début des années 30 à l’instigation de Hérode Antipas, le Tétrarque de Galilée - son mouvement se scindera et plusieurs disciples, sans doute adeptes de l’essénisme, rejoindront Jésus. Parmi les plus célèbres, les Evangiles citent Jean et André, le frère de Simon-Pierre sans doute un sympathisant de la secte de Qûmran. D’autres adeptes rejoindront Jésus et il n'est pas exclu qu'ils aient influencé directement sa doctrine de la purification des péchés par l'immersion conçu comme un acte de la volonté visant à promouvoir l'homme nouveau en chacun de nous. D'autres disciples du Baptiste n'ont pas suivi Jésus et ont continué à survivre dans les confins du désert oriental, avec une théologie éloignée du christianisme.
Le baptisme a connu diverses fortunes au cours des siècles. Outre les variantes modernes du baptisme chrétien, dérivées des mouvements Pentecôtistes de la Réforme, et sa doctrine de la « Descente de l’Esprit-Saint » sur le baptisé adulte, il convient de citer surtout les ultimes descendants du Baptiste que sont les Mandéens qui, il y a quelques années encore, procédaient à des baptêmes dans l'Euphrate en Irak et en Syrie de même que dans les marais du Golfe aux confins de l’Irak et de l’Iran.
Les mandéens se réclament de leur maître fondateur, Jean (le Baptiste). Ils ne sont nullement chrétiens et leur sont hostiles puisqu’ils considèrent Jésus comme un faux disciple et les chrétiens comme des hérétiques dissidents du mouvement initié par Jean ! On voit là toute la complexité des rapports de lointain « cousinage » entre les divers mouvements spirituels qui ont essaimé au Moyen-Orient durant plus de deux millénaires ! Aujourd’hui, après les conflits sévères qui ont ensanglanté l’histoire de l’Irak moderne, il ne resterait que quelques centaines, sans doute moins, de mandéens à pratiquer le baptême rituel dans les rivières et les points d’eau vive comme le faisaient Jean (le-Baptiste) et les disciples qui lui ont succédé.
8. Le milieu GNOSTIQUE
Le gnosticisme est une formule commode utilisée par les tenants de l’Eglise « officielle » pour désigner tout ce qui refuse ou conteste son autorité. La gnose, du grec gnôsis, la connaissance, se fonde sur la voie de la connaissance et de la révélation personnelle plutôt que sur un dogme ou un catéchisme à apprendre. Le courant « gnostique », dont la lointaine origine égyptienne est attestée, a été très prolifique et a produit, en marge des « écritures officielles », une variété d'ouvrages apocalyptiques qui ne se comprennent que dans le contexte culturel et religieux de l'époque de leur production. Il existe donc plusieurs gnoses, dont celle qui s’est développée en réaction à la montée en puissance de l’Eglise chrétienne et de ses réflexions théologiques en cours d’élaboration, avant qu’elles ne servent de fondement aux dogmes ultérieurs.
Il faut admettre que les textes gnostiques ne sont utiles qu’en ce qu’ils reflètent les préoccupations mentales des adeptes des très nombreuses sectes qui pullulaient alors. L'étude de ces textes démontre que leur contribution à la réflexion spirituelle est extrêmement pauvre. Il est paradoxal de constater que les textes « canoniques » (c.a.d. conformes et utiles à l’édification des fidèles) retenus par l'Eglise en cours de formation, sont beaucoup plus recevables à un esprit répugnant au sensationnalisme ! En effet, les « miracles » et autres allégories symboliques n'y sont relatés qu'à titre exceptionnel, pour illustrer ou confirmer un message à décrypter ; la littérature gnostique quant à elle, foisonne de miracles, de signes fabuleux qui n'ont d'autre finalité que « d'épater » le lecteur dans le but de légitimer la véracité de sa « révélation » !
La doctrine gnostique a pour postulat que le monde est « mauvais » et que la connaissance permet de s’en affranchir. Avec quelques audaces on pourrait voir là un écho des préceptes du Bouddha qui ne disait pas autre chose, sinon qu’il préférait le concept « d’illusion » à celui de « mauvais » ! La gnose s’étant principalement développée en terre égyptienne, et Alexandrie étant alors le « nombril » de la pensée antique, il n’est pas exclu que la pensée bouddhique soit parvenue jusque là et que des écoles philosophiques aient cherché à s’en inspirer ou d’en tenter une synthèse.
La gnose s’est inspiré des catégories de la pensée grecque sur la distinction du corps et de l’âme, conception en rupture complète avec la pensée sémitique qui veut que l’homme est un être « indissociable ». De même quant à la conception platonicienne de la nature « déchue » et de l’âme d’essence « supérieure ». Ainsi, le gnostique aura pour finalité de se libérer des contraintes du corps et de la matière, toutes deux régies par le principe « déchu », en se laissant guider par la « connaissance d’en haut », unique principe menant à une libération spirituelle.
Sur la base de tels principes, découlent à la fois l’inutilité d’un clergé et encore moins celui d’un dogme ou d’un catéchisme, ainsi que la promotion de la vie célibataire puisque la nécessité de perpétuer l’espèce devient inutile. Spiritualité maximaliste, parfois anarchiste et sûrement asociale, les gnostiques seront violemment persécutés par la plupart des autorités religieuses et politiques des nations où il s’est répandu.
Les origines du gnosticisme archaïque sont très variées et très anciennes. Elles plongent sans doute leurs racines dans la spiritualité dualiste de l’Iran ancien du 7è s. avant l’ère. La religion mazdéenne réformée par le prophète Zarathushtra ou Zoroastre, prônait un univers régi par deux forces ou « principes » : Ahura- Mazdâ ou Ormuzd, le principe du « bien » et Angra-Mainyu ou Ahriman, celui du « mal ». La victoire finale étant assurée à Ormuzd, figure du bien et de la justice.
Les ultimes descendants « dualistes » des mazdéens appartiennent aujourd’hui à la communauté Parsie de Bombay (Inde), adorateurs du feu sacré comme leurs ancêtres zoroastriens. Comme eux, ils respectent les lois de leur livre sacré, le Zend Avesta, et livrent leurs corps à la putréfaction et aux becs des vautours dans les sinistres « tours du silence » de Bombay afin de ne pas « souiller » le feu sacré ni le sol par leurs sépultures.
Les gnostiques, héritiers des mazdéens et des platoniciens, essaimeront en communautés plus ou moins éphémères le long du Nil. Si la plupart des écoles gnostiques ont disparu dans les sables d’Egypte, d’autres ont vu une survivance dans la spiritualité manichéenne, fondée par Mani dans l’Iran du 3è s. dont les missionnaires rivalisaient puissamment avec l’Eglise chrétienne. Plus près de nous, outre les Bogomiles de la Bulgarie médiévale, les plus connus des lointains descendants des gnostiques dualistes sont les Albigeois ou Cathares de la France du 12è et 13è s. (Limousin, Occitanie). A la différence des autres dualistes gnostiques, individualistes par nature, les cathares organiseront une « Eglise » avec un clergé et un seul sacrement, le consolamentum qui rend le postulant « parfait » et l’astreint à une vie austère et chaste...
Le gnosticisme sera longtemps en lutte contre la spiritualité chrétienne. Cette lutte revêtira des formes diverses, mais elle était mortelle car d’elle dépendait l’avenir de l’Eglise. L’étude de l’évolution des dogmes chrétiens des six premiers siècles doit impérativement prendre en compte cette donnée pour en comprendre la complexité. Le débat entre le christianisme, la philosophie antique et la gnose permettra au premier d’affirmer son identité en précisant davantage ses formulations théologiques jusque là très approximatives voire archaïques.
Par souci d’objectivité, précisons que la gnose produira une littérature abondante. Une découverte archéologique majeure a été faite dans les ruines de l’ancienne Oxyrrynchos en Egypte : une formidable bibliothèque gnostique datant des premiers siècles de l’ère chrétienne. Cette découverte a permis des avancées décisives dans la compréhension du phénomène gnostique et de son expansion.
Parmi cette littérature hétéroclite de qualité inégale, il faut néanmoins distinguer un ouvrage qu'on aurait tort de qualifier hâtivement de gnostique : « L'Evangile selon Thomas ». Document inclassable, ce texte est un formidable recueil de logia ou « paroles, dits » de Jésus rapportés hors de toute référence historique, sociale, spatiale ou temporelle. La critique interne du document permet néanmoins de penser que plusieurs de ces logia proviennent de sources orales inconnues des Evangiles canoniques. Certains exégètes ont voulu voir là, de façon hâtive peut être, l’une des fameuses « sources » intermédiaires de la longue histoire de la rédaction des Evangiles que nous connaissons.
Malgré la coloration nettement gnostique de certaines parties de l’ouvrage, il est fort probable que certains logia de l’Evangile de Thomas sont issus de la bouche même de Jésus ! On retrouve une tonalité, une sémantique, un phrasé qui résonne comme certaines sentences des évangiles canoniques, notamment les plus « sémitiques » (Matthieu et Marc). Malheureusement, la nature « désincarnée » des propos, rend difficile, voire impossible, la tâche des exégètes à replacer cet enseignement dans son contexte, et par là, de confirmer ou invalider les hypothèses nombreuses, parfois fantaisistes et souvent polémiques, que soulève ce document qui n’a pas fini de nous interroger...
Riyad & Djeddah (Arabie) - 1981-1986
ﻤﺳﻳﺣﻱﻓﻱﺃﻷﺮﺽﺃﻹﺳﻼﻢ
ISRAËL - Galilée
Avril 1986
PALESTINE - Cisjordanie
Avril 1986
Les portes de la nuit paisible n'ont pas encore cédé devant l'insistance de l'aube. Une brume légère recouvre le lac. Il est à peine cinq heures et les étoiles se dérobent lentement.
Assis, les pieds dans l'eau, à l'entrée de Capharnaüm, j'attends l’arrivée improbable des barques de Pierre et de son frère André, de celle de Zébédée, Zavdaï, le père de Jacques et Jean, chargées des prises de la nuit. Mais il n'y a que le vrombissement délicat des éphémères qui s'apprêtent à mourir. Le léger clapotis du lac caresse mes jambes. Galilée, Terre des Nations, que tous les peuples ont foulée. Vêtue de fleurs et du vert manteau d'avril, on comprend que le Printemps des Hommes ne pouvait fleurir nulle part ailleurs...
Sur l'autre rive, les hauteurs du Golan plongent dans la "mer" qu'on nomme aujourdhui Galilée ou lac de Tibériade, anciennement Kinnereth ou encore Gennesareth : noms multiples pour un même enchantement. Elle connaît bien des tempêtes et des mystères aussi : on sait le récit de Jésus menaçant le vent et les eaux déchaînées. Terreur et étonnement des frustes pêcheurs confrontés à une autorité si singulière !
Capharnaüm : là vivait Jésus le charpentier, Yeshouah, le fils de Myriam et Yossef. C'est dans sa synagogue que le possédé a été délivré du démon. Là aussi que le paralytique, noué sur son grabat de douleur, se traîna d'abord puis marcha ensuite. A quelques encablures de ses rives eut lieu la pêche miraculeuse au grand émerveillement de sa population. Ici aussi que le centurion romain eût la certitude de la guérison de son serviteur mourant. Bourg modeste de pêcheurs et de tâcherons, Capharnaüm est aujourd’hui encore universellement connue. Plus même que d'actuelles cités...
Kfar Nahum (Capharnaüm)
Mais Kfar-Nahum n'est plus qu'un champ de ruines !
Jésus avait prophétisé sur elle, ainsi que sur les bourgades alentours, leur destruction et leur descente aux enfers. Leurs vestiges calcinés sont un avertissement sur le destin de nos vaniteuses cités de l'orgueil : Bethsaïda, le village de Pierre, André et Philippe a totalement disparue . Il n'en reste pas une pierre. Chorazin, envahie de ronces et d'herbes sèches, amas de roches noires culbutées par les séismes. "Malheur à toi, Chorazin ! Malheur à toi, Bethsaïda ! Car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et Sidon, il y a longtemps qu'elles se seraient repenties, en prenant le sac et la cendre... Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel ? Non, tu seras abaissée jusqu'au séjour des morts car, si les miracles qui ont été faits au milieu de toi avaient été faits dans Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui" Aucune n'a survécu. La menace s'est réalisée. Tout le pays a été balayé par les légions de Titus qui écrasèrent la grande révolte juive de 70. On ne se souvient d'elles que par les Evangiles qui s'en font écho lointain.
Tout est en repos avant l'arrivée des hordes de touristes que les cars déverseront dans quelques heures aux portes de la cité maudite ! La synagogue, d'un raffinement très grec, n'est pas celle qu'ont connue Jésus et ses contemporains. Elle s'élève logiquement sur les soubassements d'une construction plus ancienne, plus humble, suffisant à la dévotion des juifs d’alors. Au milieu des ruines, émergent ce qui semblent être les vestiges d'un lieu de culte pré-chrétien avec au centre, une salle octogonale aménagée bien plus tard, probablement dans la maison de Pierre. Souvenir des assemblées de la primitive communauté qui y écoutait la Parole et la manière de « vivre » les préceptes de la Voie.
Jésus prêcha dans l'ancienne synagogue située sous les ruines
Nous sommes loin des ors et de la superbe des Eglises historiques et de toutes les institutions religieuses de tous les temps et de toutes confessions . Loin surtout de leurs nomenklaturas dominatrices, inamovibles et arrogantes que fustigeait Jésus car "ils lient des fardeaux pesants et les mettent sur les épaules des hommes, mais ne veulent pas les remuer du doigt..."
Jésus apparaît à ses disciples sur "la montagne" en Galilée après sa résurrection
Dans cet univers minéral envahi d'acacias, de ronces et de fleurs sauvages, la brise ondule à travers champs et collines et caresse les eaux paisibles. Les coquelicots éclatants animent la splendide désolation de leur délicat mouvement sous le vent. "Regardez les lys des champs, même Salomon dans sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux..." Cadre bucolique, empli de paix et de douceur, où l'homme se sent un instant réconcilié avec l'Indicible. On imagine mal des scènes de meurtres et de pillages dans un tel endroit ! Pourtant, la Galilée a connu des heures abominables avec ses cohortes d'envahisseurs babyloniens, assyriens, égyptiens, grecs. Viendront ensuite les romains qui éradiqueront plus efficacement encore toute présence dans la région. Seuls subsisteront quelques lambeaux de l'antique Israël.
A Safed, les héritiers de la sagesse ancestrale jetteront autour de leur Maître, Rabbi Siméon Bar-Yochaï, les prémices d'une étrange alchimie ésotérique, noces mystiques du nombre et de la lettre - le Nom et les attributs du divin - qui connaîtra une fortune controversée : la Kabbale.
Viendront les byzantins, les arabes, les francs, les turcs et même les mongols qui anéantiront davantage, s’il était encore possible, cette terre maintes fois saccagée. Les juifs reviendront beaucoup plus tard. Après la grande tuerie européenne du XXè s. Les défricheurs des kibboutzim assécheront les marais insalubres et transformeront la Galilée en une magnifique province.
Voici Nazareth, principale ville arabe d’Israël, chrétienne en majorité, avec son église monstueuse qui recouvre les reliques d'une église bien plus humble ! La ville juive est sise plus loin à l'écart sur une hauteur, comme une protestation. Cohabitation forcée des communautés que la défiance sépare. Harmonie de façade à l'équilibre forcément précaire qu'une étincelle peut embraser à tout moment. On y ressent la tension permanente d'un quotidien difficile à vivre...
J'abandonne Capharnaüm et Nazareth avant d'être submergé par la légion des dévots. J'emprunte la route qui longe la rive occidentale du lac vers le sud. Une pancarte minuscule et rouillée m'arrête net : Migdol. Est-ce le hameau de Marie de Magdala, Myriam ha-Migdal, qui est notre Marie-Madeleine ? La tradition veut qu'elle soit une prostituée repentie, une fervente amoureuse du Christ. On la dit libérée de sept démons. Autrement dit, une vie bien chargée ! Les ésotéristes y voient une initiée nourrie des arcanes majeurs et capable, avant les Apôtres, de comprendre QUI est le Christ. Les sept démons en question symbolisant les connaissances interdites au profane et ouvrant l’accès à la plénitude du vrai savoir. Le formalisme sans appel des religieux aveugles résume cela d’un mot infâmant : prostitution. C'est pourtant elle, cette passionnée du Christ, qui sera le premier témoin du Christ ressuscité ! Plus simplement, pourquoi n’aurait-elle pas été une femme amoureuse de Celui qu'on a tué et dont on a livré le corps martyrisé et sanguinolent dans le caveau obscur d’une nuit glaciale ?
La route mène au Mont des Béatitudes couronné d'une adorable chapelle d'où on embrasse le lac d'un seul regard. Le mont est un tertre majestueux, semblable aux pogs du Pays Cathare. Là se situe, selon la Tradition, l'épisode du fameux sermon : promesses de joie et de liberté, destinées à tous, surtout aux plus infortunés. Proclamation éternelle dont les mots sont le levain du Monde Nouveau. Toutes les sentences du sermon commencent par "Heureux", - ou "Bienheureux" - selon les traductions. Non pas la promesse d'un bonheur à vivre dans un futur hypothétique, mais la certitude d'une plénitude de l'Être renouvelé dans l'Esprit, ici et maintenant, pour quiconque adhère à la Parole du Christ.
Une visite sur l'autre rive me convaincra qu’en bonne logique ledit sermon y a été prononcé, et non pas où la tradition le situe.
De même pour la "Multiplication des pains et des poissons". La topographie des lieux ne permet aucune hésitation : les Evangiles font référence à un endroit désolé, à une haute montagne aux abords du lac où Jésus se retire pour prier seul. Un lieu de rassemblement où les masses peuvent s'asseoir sur de l'herbe en grande quantité, sans localité alentour pour approvisionner une grande foule. Précision qui correspond encore à l'environnement actuel de la rive orientale. Le mont traditionnel qu’on nous présente, se prête difficilement à ces descriptions : au temps de Jésus, cette partie de la Galilée était très fréquentée et sillonnée de routes, peuplée de villages et de villes.
Tibériade était alors un important noeud de communications ; un centre de villégiature romain et de la nomenklatura juive régnante plus habituée au luxe grec qu'aux frustes moeurs du désert. De plus, il n'y a aucune haute montagne de ce côté-ci du lac, hormis le Thabor à dix kilomètres de là ! Mais qu'importe, il s'agit d'une « géographie spirituelle » et la topographie n'intéresse que le voyageur épris d'exactitude que je suis.
A l'ombre de la chapelle des Béatitudes, les cyprès et les coquelicots du jardin m'environnent. Devant moi, en face, les falaises plongent dans le lac d'améthyste. La pureté matinale d'avril transfigure la Galilée.
Je relis le 5è chapitre de l'Evangile de Matthieu et, comme les galiléens d'autrefois, j'entends les paroles de l'Eternité à l'endroit même où le monde, en les entendant, n'était déjà plus le même.
"Heureux les pauvres, le Royaume des Cieux est à eux".
Parole qui affranchit des prescriptions et des fardeaux pesants de la "captivité spirituelle" qu'imposent les censeurs. Voie de l'humilité et de l'intelligence du coeur débarrassée de l'inflation de l'ego. Promesse d'Eveil à la Vérité.
"Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés".
Consolation au sein d'un monde clos qui écrase l'homme. Renversement des valeurs de ce monde. Larmes de l'être intérieur. Compassion virile envers ceux qui souffrent, jusqu'aux animaux compris. Compassion envers toutes les souffrances muettes et toutes les agonies solitaires. Et, pourquoi pas, consolation qui s’étend jusqu'aux aux pierres qui sont la création qui gémit les douleurs de l'enfantement du Monde Nouveau.
"Heureux les débonnaires, ils hériteront la Terre".
Dignité et beauté des humbles. Honneur des faibles et des courbés ; de tous ceux que la vie a vaincus. Prééminence d'une fraternelle compassion qui élève l'homme au-dessus du politique et de l'économique. Abolition de la loi maudite du plus fort.
"Heureux les affamés et assoiffés de Justice, ils seront rassasiés".
Vérité qui libère des chaînes de l'arbitraire. Combat de l'équité sur la Raison d'Etat. Tension de l'être tout entier vers ce qui affranchit, édifie et rétablit la dignité et la simple justice.
"Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde".
Primauté de l'absolu de l'Ethique sur la pesanteur de la Loi qui restreint. Si la Loi c'est le Bien qu'on codifie et qui s'inscrit dans un temps relatif. L'Ethique, c'est le Bien qu'on ne peut plus codifier et qui est à l'oeuvre là où souffle l'Esprit : Bien Eternel et Universel. Le Bien au-delà du bien, qui dépasse les obligations et qui est la seule dynamique devant régir les engagements et les responsabilités des hommes entre eux et envers la Création. Puissance du pardon, seule mitzvah, obligation légale, qui vaille...
"Heureux ceux qui ont le coeur pur, ils verront Dieu".
Rencontre avec le moi véritable, personnel, qui est l'être intérieur uni à l'UN, débarrassé de l'enflure de l'ego, purifié par l'ascèse du coeur ouvrant à la contemplation et à l'expérience du Réel en nous.
"Heureux les artisans de Paix, ils seront appelés Fils de Dieu".
Présence vivante de Dieu dans l'homme. Continuité de l'oeuvre créatrice de Dieu parmi son peuple, qui est l'Homme tout entier, quel qu'il soit. Perfection en devenir, la Ressemblance est le potentiel divin présent en chacun destinée à révéler l' Image de Dieu, le Christ en nous, car selon l'antique adage des Pères : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu".
"Heureux les persécutés pour la Justice, le Royaume des Cieux et à eux".
Lutter contre ce qui empêche l'éclosion et la croissance du Royaume dans le monde et dans les coeurs. Royaume de l'Esprit dont la charte se décline en Charité, Justice, Dignité et Espérance. Souvent jusqu'au sacrifice ultime.
"Heureux serez-vous quand on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on vous calomniera. Réjouissez-vous, votre récompense sera grande dans les Cieux car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous"...
Promesse hic et nunc que, malgré les apparences et les horreurs de l'Histoire, la victoire est déjà acquise sur la méchanceté et la maladie, sur le désespoir et la décrépitude, sur l'absurde et la mort.
Le monde n'en finit pas d'entendre cette Parole qui retentit sans cesse et qu'on voudrait étouffer. Universelle, elle appartient à tous. Parole livrée à la face des nations pour leur rappeler leur vanité et les limites de leur autorité. Elle insiste sur ce que Dieu est plus que César, et que l'Homme, image de Dieu, ne saurait être réduit aux caprices d'autres hommes, de l'économie, de la psychologie ou de la science. Elle proclame que l'homme ne fait qu'UN avec CE qui le dépasse.
Le Sermon plonge à la racine de l'être et divise le coeur de l'homme, le mettant à nu face à la Vérité et aux devoirs qu'elle implique. Celui qui les a prononcées, ne fait qu'UN avec Sa Parole. Le Christ est indissociable de Sa Parole. Sans elle, le Messie n'eût été qu'un sage, immense certes, mais un prophète parmi beaucoup d'autres qui l'ont précédé ou succédé, puis se sont évanouis dans la poussière des siècles.
Sans le Christ, ces paroles appartiendraient à l'utopie : ardemment désirées mais sans cesse inaccomplies. Elles ont pénétré jusqu'à la conscience de l'Orient puisque, curieusement, certains sermons dits "de Bénarès", attribués au Bouddha, traduisent presque les mêmes aphorismes. On sait que ces textes en langue pâlie ont été mis tardivement par écrit au Vè s. L'histoire enseigne qu'après la Pentecôte à Jérusalem, des adeptes de la « Voie » sont allés en Perse, en Inde, en Ethiopie. Peut-être même au-delà ! Aujourd'hui encore, à Madras, on vénère la tombe de Tûma, l'Apôtre Thomas dont la tradition affirme qu'il y subît le martyre.
Deux siècles avant l'apparition des premiers écrits bouddhiques, les moines nestoriens, qualifiés par Rome et l'Orthodoxie d'hérétiques (déjà !), ont déjà accompli leurs missions d'évangélisation en Inde, en Mongolie, à travers l'Asie centrale et jusqu'à la lointaine Chine ! Il y a eu influence, c'est indéniable, mais l'emprunt n'est-il pas un critère de la Vérité-Une malgré ses incarnations multiples ? D'ailleurs il est temps d'admettre que la Vérité-Une - et non pas unique - est plurielle. C'est du moins ce que m'inspire l’essence du dogme trinitaire...
Chaque randonnée s'effectue dans un laps de temps très court. La Galilée recouvre une superficie insignifiante. Ramot, l'hôtel kibboutz où je fais halte sur les hauteurs du Golan, n'est qu'à quelques kilomètres et surplombe le lac. Je me lève au milieu de la nuit pour rejoindre le rivage et jouir du silence, m'abandonner à la méditation des événements qui ont eu lieu sur cette terre d'attente de la Promesse. Les personnages, les lieux, tout à bien existé, ceci au cas où j'aurais quelques doutes. Tout comme au gué de Yabok, sur le Jourdain, où Jacob a lutté contre l'ange jusqu'à l'aube - ou bien était-ce contre Dieu ? - Jacob y a gagné le quolibet d'Israël : "Celui qui a lutté avec (contre ?) Dieu" et nommera cet endroit Bethel, "la Maison de Dieu". Il y dressera une stèle pour commémorer la visitation du divin sur la terre profane, immanence de l'Incréé au sein de Sa Création.
Il y a bien d'autres "Bethel", mais il n'y a aucune Terre Sainte. C'est un concept qui m'est étranger, idolâtre. Tout lieu qui favorise une relation entre le divin et le créé, métamorphose la poussière du sol et ceux qu'elle porte pour les "ouvrir" au véritable fondement divin. Les lieux les plus ingrats peuvent être Bethel, et revendiquer une "sainteté" selon que la Parole y est vécue ou non. Ainsi, c'est toute la Terre qui est Bethel selon qu'elle accueille la Parole ou la rejette !
Galilée, "Terre des nations" et "peuple de l'ombre" déclare le prophète Esaïe cinq siècles avant le Christ. Distante de Jérusalem, qui est le "pivot" de la foi d'Israël, la Galilée subit les influences des goyim, ces "autres", c'est à dire tous les exclus de l'Alliance. Mais, comme pour adoucir la violence de cet ostracisme qui nous surprend, l'oracle ajoute que "une lumière s'est levée sur elle". Intuition prophétique de la vocation universelle de la Révélation.
Je quitte Tibériade pour un autre haut lieu du Révélé, le mont Tabor majestueux au milieu de la plaine, dressé comme un sein de fécondité d'où s'écoulerait la "Source de Vie". Les coquelicots omniprésents tapissent les champs à perte de vue. La netteté de l'azur invite le regard à se fondre dans la contemplation. Plusieurs villages insignifiants, mais lourds de symboles, jalonnent la route comme le bourg de Naïn, où Jésus ressuscita le fils unique d'une veuve. Le corps était déjà enroulé de lin lorsqu'on le mène au cimetière ! Cette femme n'est plus rien si son fils disparaît. Ni économiquement, ni socialement. La loi d'airain de ce temps-là ne s'interrogeait pas sur de quelconques droits de l'homme, encore moins ceux d'une femme ! C'est encore d'actualité, hélas, en terre d'Islam et ailleurs...
Kfar-Kana, la Cana de l'Evangile de Jean : deux églises rivales. L'une catholique, tenue par les franciscains, l'autre orthodoxe, qui s'enorgueillissent de montrer les "vraies" jarres qui ont servi à Jésus pour transformer l'eau des ablutions rituelles en excellent vin, dit le texte ! Dérision du sacré, obsession du matériel qui étouffe le spirituel. Quand comprendront-ils que leurs médiocres prétentions n'incitent pas à l'ivresse de l'Esprit, mais en éloigne ? Au-delà de la simple anecdote qui pourrait n'être qu'un tour de magie, la Noce de Cana traduit - comme tout le récit johannique - une profondeur mystique, une acuité spirituelle, qui ne se révèlent qu'après une longue fréquentation du Maître.
Une noce, des amoureux, des invités, parmi eux, Jésus accompagné de sa mère, de sa famille et d'amis. Réjouissance paysanne, joyeux brouhaha d'une ivresse populaire. Le vin manque et Marie pressent que le moment est venu pour son fils de se manifester. Elle "ordonne" aux servants de remplir les jarres et dit à son fils "Ils n'ont plus de vin". Et, c'est le miracle. L'eau se mue en vin, mais quel vin ! L'ordonnateur du repas, lucide, "ne sachant pas d'où venait ce vin, appela le marié et lui dit : Tout homme sert d'abord le bon vin, puis le moins bon après qu'on s'est enivré ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent."
Je me rassure de ce que Dieu bénit - rend bon - l'union des sexes, à l'image des épousailles de l'Eternel et d’Israël. Car le vin est issu de la vigne, et l'Ecriture ne s'y trompe pas en associant Israël à la vigne et les prêtres aux vignerons. Présence du divin dans l'amour humain qui est l’humble reflet de la "tendresse" de Dieu envers Sa Création. L'Eglise primitive y a vu comme un sacrement de l'union de l'homme et de la femme fondé sur le désir amoureux. Désir et Amour - de Dieu ou de l'autre - qui "justifie" le mariage, et non l'inverse. A tous les pourfendeurs du sexe et de la joie qui l'accompagne il est utile de rappeler cette vérité. Autrement, le mariage, sacrement de la joie, se transforme en observance légale sous la pression de la cléricature et du conformisme bourgeois qui condamnent à vivre l’invivable lorsque l'amour s’est évanoui et le désir éteint !
Le texte poursuit : "Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin. Jésus lui répondit : Femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n'est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites ce qu'il vous dira !" La suite est celle décrite plus haut. Texte qui dérange. La réplique de Jésus à sa mère n'en finit pas d'étonner. A la première lecture on se sent mal à l’aise ! Quoi, voilà un jour de fête, Marie semble "forcer la main" de son fils afin qu'il intervienne sur le cours des événements, justement pour que dure cette joie des noces. Qu'avons-nous de commun toi et moi, semble lui dire Jésus ? C'est à sa mère qu'Il s’adresse. Dure parole pour Marie qui a certainement tout fait pour élever son unique. De quelle "heure" s'agit-il ? Pense-t-il à sa « glorification » à venir, après sa « Résurrection » ? Pourtant Jésus "cède" à ses instances. Alors le malaise se dissipe : j'y vois les prémices du principe d'intercession...
Néanmoins, on ne peut s'empêcher de comparer cet épisode à celui de la Parabole du juge inique qui prône la valeur, l'insistance devrait-on dire, de l'intercession pour autrui comme pour soi-même : "Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et qui n'avait d'égard pour personne. Il y avait aussi dans cette ville une veuve qui venait lui dire : Fais-moi justice de ma partie adverse. Pendant longtemps il refusa. Mais ensuite il dit en lui-même : Quoique je ne craigne pas Dieu et que je n'aie d'égard pour personne, néanmoins, parce que cette veuve m'importune je lui ferai justice, afin qu'elle ne vienne pas sans cesse me casser la tête !" Et Jésus ajoute : "Entendez ce que dit le juge inique".
N'y a-t-il pas là l’origine possible d’une « justification » théologique du culte marial et de Marie médiatrice ? On connaît la place que tient la « Mère de Dieu », dans la foi des Catholiques et des Orthodoxes...
J'abandonne Cana et sa noce, préfiguration d'une intimité plus haute, et je poursuis ma route vers le Thabor. L'ascension, ô hérésie, se fait en voiture ! Sous le soleil de midi, je croise quelques rares pèlerins, à la foi mieux chevillée au corps que moi et qui suent en gravissant cette autre Echelle de Jacob qui mène à l'une des portes du Ciel...
"Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et il les conduisit à l'écart sur une haute montagne". Du sommet on contemple toute la Galilée : du Liban à la Samarie, du Golan syrien à la Méditerranée. Panorama saisissant, où l'étroitesse du pays contraste avec la renommée universelle du Fils de l’Homme. "Il fut transfiguré devant eux ; son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière". Lumière incréée, essentielle, qui dévoile la véritable identité des êtres et des choses, abolissant la distance entre le temps, l'espace et Dieu.
Toute une théologie de la déification de la nature et de l'homme - fondement de la Révélation du Christ - est rendue manifeste cette nuit-là. Corps de mort, traversé par les "énergies divines". Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu. "Et voici, Moïse et Elie leur apparurent, s'entretenant avec Lui". Abolition des frontières du Temps et de l'Espace. Récapitulation et dépassement de la Loi. Comme si celle-ci n'était destinée qu'à préserver une dynamique mystérieuse dont la Transfiguration est l'élément annonciateur destiné à préparer les initiés à recevoir la manifestation ultime : la Résurrection.
"Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu le veux, je dresserai ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie". Incompréhension totale. Devant l'Ineffable sans limite qui emplit l'univers, le pauvre Pierre, comme nous tous, tente de circonscrire l'Infini. Il prétend pouvoir l'enfermer dans les limites de sa propre finitude. Des tentes... pourquoi pas des églises tant qu'on y est ! Dieu n'habite plus dans un Temple, mais Il établit Sa demeure dans le coeur de l'homme.
"Comme il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit. Et voici, une voix fit entendre de la nuée ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon amour : écoutez-le !". Le Christ récapitule la Loi et les Prophètes. Il invite à l'Ecoute et incarne sans cesse la Loi et le souffle des Prophètes. Il accomplit totalement les exigences parfaites de la religion et de ses obligations. C'est l'éclatement des portes de l'enfer, une nouvelle naissance pour celles et ceux qui décident dans leur coeur de ne faire qu'UN avec Lui en Esprit et en Vérité. La Loi doit sans cesse être dépassée. Le Christ appelle à la perfection de la sainteté et non à la satisfaction du devoir accompli ; encore moins à la tranquillité de la conscience...
"Lorsqu'ils entendirent cette voix, les disciples tombèrent sur leur face, et furent saisis d'une grande frayeur. Mais Jésus, s'approchant, les toucha et dit : Levez-vous, n'ayez pas peur ! Ils levèrent les yeux, et ne virent que Jésus seul". Car sitôt revenu de la méprise, la crainte et le tremblement paralysent le dévot. Le divin échappe aux représentations et aux sens. Il est le Tout-Autre. L'homme ne peut le réduire. Et c'est cet « Autre » qui entre dans nos vies et qui nous "touche" comme pour mieux nous éveiller et nous rendre disponible à la vie intérieure. Débarrassés des oripeaux d'une foi mièvre encombrée d'interdits stériles et d'obligations caduques, c'est Lui, l'Unique, que les coeurs contemplent. Alors, et alors seulement, on "sait" !
Le texte évangélique intrigue. Cette lumière qui révèle l'essence des êtres et des choses, est-elle celle qu'ont expérimentée st. Grégoire-Palamas (XIVè s.), st. Séraphin-de-Sarov (XVIIIè s.) et tous les grands Maîtres universels ? J’inclue les visionnaires des transes extatiques, les sorciers indiens des Grandes Prairies et tous les autres chamans des nations dites "primitives". Tous sont bénis de la vision de l'Unité. Jusqu'aux témoignages étonnants des rescapés des EMI, aux marges de l'expérience mystique, ces « expériences de mort imminente » qui ne peuvent laisser indifférent ! Le Tabor où s'est manifesté le Christ UN inondé de la Lumière incréée, m'apparaît comme la promesse de la convergence du divin au sein de la matière, le gage de la déification de la Création, donc de l'Humain. Enigmatique mystère dont le sens est sans cesse à découvrir, mystère éternellement et secrètement à l'oeuvre au sein de la matière. Teilhard de Chardin, Claude Tresmontant, Olivier Clément et bien d'autres ont tenté de formuler en langage moderne l'antique et permanente intuition...
Jérusalem, Avril 1986
JORDANIE - Madaba, Kerak & Petra
Juillet 1982
Une des routes pour atteindre Pétra depuis Amman emprunte le tracé antique longeant la mer Morte par les hauteurs.
J’atteins Madaba et son église célèbre pour son parterre en mosaïque : le plan de Jérusalem avant sa destruction par les légions romaines en l'an 70. Emouvant vestige qui plaide pour la haute antiquité de l'Evangile de saint Jean que les "experts" s'obstinent à considérer tardif. En effet, la toponymie de Jérusalem au temps du Christ trouve ici sa confirmation ! Tout près de Madaba, culmine le modeste "mont" Nébo où la tradition situe la sépulture inviolée de Moïse - enterré par l'Eternel Lui-même ! - et jamais découverte à ce jour... La route continue ensuite à travers une chaîne de montagnes arides, aux sommets acérés, éventrés par des ravins mortels, ces wadis abrupts qui, l’hiver, viennent se perdre dans la mer Morte trois cents mètres en contrebas.
De Madaba, la route sinueuse mène à Kérak, forteresse franque des XIIIè s. et XIVè s., fief de Renaud de Châtillon. Rebelle à son suzerain le Roi de Jérusalem, Renaud et ses reîtres ravageront les caravanes de l'Islam. Pillage, tueries et désolation sont dans les moeurs du temps, mais Renaud outrepasse les us et coutumes de la « chevalerie ». On s'émeut même dans son camp ! Avec sa flotte en mer Rouge, il porte la terreur jusqu'à La Mecque ! Saladin le Kurde, habituellement respectueux de ses adversaires, s'en souviendra. A l'instar des ordres militaires chrétiens du Temple et des Hospitaliers qui exécuteront systématiquement les musulmans, Saladin fera longuement supplicier Renaud avant de l'exécuter de ses propres mains...
Le bunker est véritablement impressionnant : colossal nid d'aigle surplombant les vertigineux précipices qui l'environnent sur trois côtés. Pendant deux siècles, les chevaliers et guerriers de ce coffre de pierre parlaient le vieux « françois », le picard, le gothique et d'autres parlers de l'Europe des brumes. Aujourd'hui, le cri des croisés est éteint et, dans les ruines majestueuses, il n'y a que l'écho de mes pas qui viole le mutisme des siècles. En ouvrant mes oreilles intérieures, me parvient la complainte de ces chevaliers perdus quémandant une prière pour les pardonner d’avoir échoué dans leur quête ! Une légende française rapporte qu'à chaque anniversaire de la suppression du Temple en 1314, un grand fantôme blanc quitte le lieu de son trépas et demande :
- "Qui veut délivrer le Saint-Sépulcre ?"
- "Personne", répond l'écho, personne ! Le Temple est détruit".
Jacques de Molay (1243-1314)
Dernier Grand Maître de l'Ordre du Temple
mort sur le bûcher sur ordre du roi Philippe le Bel
Enfoui sous ma couverture dans un trou de sable, je contemple les étoiles suspendues dans le firmament glacé. La froidure du désert me réveille plusieurs fois. Le Rest House de Pétra, de faible capacité, est comble. A cause du froid je n'hésite pas à escalader une fenêtre des cuisines pour y finir ma nuit sur le carrelage ! A peine 4h.30. Le soleil n'est pas encore levé. Engourdis dans ma torpeur, je m’engage dans le Siq, défilé de plusieurs centaines de mètres de long et à peine deux de large par endroits. De chaque côté les parois vertigineuses s'élancent vers le ciel obscur. C'est le canyon d'un antique torrent disparu qui a creusé son lit pendant des millénaires comme si quelque géant avait asséné un coup de hache sur la montagne pour se frayer le passage que la nature lui interdisait.
Je me faufile dans le boyau sans trop savoir vers quel mirage il mène.
Vingt ou trente minutes plus tard c'est le choc. Au débouché du corridor ténébreux, dans la déchirure du roc, le majestueux Khazné m’éblouit comme une pépite d'or dans son écrin. La façade, sculptée dans le flanc de la montagne, est léchée par les premiers feux de l'aurore. C'est la révélation d'un monde qui a érigé le raffinement en vertu. J'ai conscience d'être le témoin d'un lointain crépuscule de l'art, d'une autre tragédie de la mémoire saccagée par la nuit minérale.
Pétra, la Sela biblique et qui signifie le « roc », était la capitale d'une tribu nabatéenne entre le IIIè s. av. JC et l'an 106 quand Rome en fit la conquête. Puis elle disparaît. Le seul accès pour parvenir à cette légende de pierre est le Siq tortueux qui a défié les agresseurs pendant des siècles. On y avait le culte des morts : les grandes façades des tombeaux et des halls funéraires, les cours et les temples atteignent des hauteurs qui restent autant d'énigmes pour les ingénieurs. Vastes chambres intérieures des habitations troglodytes creusées profondément dans le grès mauve, rose, ocre et bleu.
Au coeur du royaume arabo-héllenique, qui est la Nabatène des Anciens, l'autorité de Pétra s'étendait de Damas au nord, aux confins du Hejdaz au sud. Elle était limitée à l'ouest par la mer Rouge qui baigne ses côtes sur plus de mille deux cents kilomètres, et à l'est par les sables inviolés du grand Nefûd et du Nedjed d’Arabie centrale : remparts naturels contre des conquérants déments qui surgiraient du néant.
Sa prospérité reposait sur l’activité des caravaniers qui reliaient les mystérieux Yémen et Hadramawt à jamais insoumis à la Méditerranée gréco-romaine. Pétra était un carrefour d'échanges entre l'Inde et l'Europe. Route de l'encens, des aromates précieux et des richesses de l'Orient, l'influence de ses monarques s'étendait jusqu'à ce qui deviendra La Mecque six siècles plus tard. De là, les fiers descendants de la reine de Saba assuraient le contrôle des convois à travers les hautes montagnes de l'Asir jusqu'à la mer d'Oman, porte de l'océan Indien.
A Madaïn Salah, dans le Hedjaz saoudien à mi-chemin entre Djeddah et la Jordanie, subsistent les vestiges de l'antique Hegra, cité jumelle de Pétra ; des témoins abandonnées au désert et livrées aux morsures de l'érosion. Là aussi, montagnes excavées, aux entrailles évidées par quelque monstrueux lombric, façades monumentales et raffinées de temples dédiés à des divinités oubliées ; décrépitude d'une civilisation outragée...
Une urne est juchée au sommet du Khazné ; d'où son appellation de Khazné Firawn, le "Trésor du Pharaon". La légende locale a longtemps conservé le souvenir d'un trésor égyptien caché. Colonnades et balustrades achèvent de donner une pompe civilisatrice dans cet univers de barbarie. On ne sait toujours pas à quelle fonction était destiné ce vaisseau de pierre !
Dans ce décor de roches, de cavernes et de canyons, nulle âme qui vive, nul bruit. Le son feutré de mes pas dans le sable encore froid témoigne de la présence du vivant dans cet empire minéral qui déploie sa magnificence stérile. Malgré mes efforts, je n'arrive pas à imaginer qu'ici ont vécu des foules d'hommes vacant à leurs "importantes et légitimes" occupations, inconscients de la vanité de leur néant. L'intérieur du Khazné est vide et sans artifice : des vagues marbrées rose-pâle ondulent sur les parois comme si une houle gigantesque cherchait à pétrir la roche. Ici, la décoration est confiée au génie de la pierre. Tous les temples de Pétra, taillés à flanc de montagnes, obéissent aux mêmes canons naturels...
Le soleil se lève rapidement et son disque rouge se mue bientôt en fournaise de platine. Il fait déjà chaud alors qu'il est à peine 7 h. Bientôt deux heures que je déambule dans ce décor pharaonique. La soif sera pour bientôt ! Parti avant l'aube, sans eau ni nourriture, je me suis lancés à la découverte du site avec mon enthousiasme pour seul viatique. Les longs mois passés en Arabie m’ont habitué à un minimum d'ascèse, mais je n’aurais pas du trop m’y fier....
En 1812, un explorateur suisse, Johann Ludwig BURCKHARDT (Lausanne 1784 - Le Caire 1817), perce le secret de Pétra. Maîtrisant l'arabe et ses variantes dialectales, il visite la cité interdite au risque de sa vie, déguisé en négociant arabe. Deux ans plus tard, il redoublera d'audace en visitant La Mecque comme simple pèlerin !
Des escaliers cyclopéens taillés dans le relief m’invitent à gravir les degrés pour atteindre les sommets. Une longue ascension vertigineuse, coincé entre la paroi et le précipice, amène sur une plate-forme au faîte de la montagne. Puis une étrange vision qui ressemble à un autel aux holocaustes : une échancrure entre deux cornes de pierre comme pour y loger le cou d'un homme, suivie de rigoles en pierre à ciel ouvert permettant un écoulement vers des vasques de réception. Quel culte abominable, quelle liturgie sanguinaire célébraient-on ici ? Sous ces horizons mal connus, les questions demeurent toujours sans réponse...
Depuis le versant ouest, plongeant à pic sur le désert, la vue embrasse une page biblique : un océan de sable et de rocs creusés de tombeaux s'étendant à perte de vue avec au loin, pour limite le Wadi Araba aux sommets escarpés, dents de scie érodées caractéristiques du massif du Sinaï. Quelques kilomètres au-delà du wadi, le Néguev israélien. Juché sur cette dorsale, je pense à Moïse, à son frère Aaron, dont le djebel Harûn juste en face, toujours interdit aux infidèles, célèbre la mémoire. La disposition des lieux du sacrifice antique, les cornes de pierre, les bassins de réception, le tout au sommet d'une montagne "inaccessible", me font penser aux célébrations bibliques de l'ancienne Alliance mosaïque. Jusqu'à la présence de ces lieux situés précisément sur le passage des tribus israélites venant d'Egypte en marche vers Canaan, la Terre Promise. Difficile de croire aux coïncidences, surtout quand elles prennent la forme d'évidences troublantes...
La Bible m'entraîne trente-trois siècles en arrière. Un instant me vient à l'esprit un épisode de l'histoire religieuse des nations. Longuement prostré, je crois être à mon tour visité par les énergies de ce géant de la spiritualité lors de son séjour aux pays d'Edom et de Moab.
L'identification, dans la péninsule du même nom, du traditionnel Sinaï - le djebel Moussa des arabes - comme lieu de la manifestation de l'Eternel dans l'épisode du Buisson ardent, ne repose sur aucun argument décisif. La montagne de Horeb citée dans le livre de l'Exode, a toutes les chances de se situer un peu plus au nord-est, dans la région de Qadesh Barnea, aux confins du Néguev et de la vallée de l'Araba (une lecture consonantique donne Hrb ?) où gisent les sites de Beïda et de Pétra.
L'étrangeté toponymique n'est pas sans rappeler là aussi, la haute figure emblématique de Moïse et de son frère Aaron, Haroun en arabe, qui possède lui aussi une montagne à son nom dans le Neguev israélien, qu'on voit des sommets de Pétra...
D'autres thèses récentes extrêmement sérieuses localisent Horeb et la terre de Madian, sur la rive orientale du golfe de Aqaba ; c'est à dire à l'extrême nord-ouest de l'Arabie saoudite, zone de volcans éteints depuis longtemps, (cf. le livre très controversé de Kamal Salibi : La Bible est née en Arabie). Les descriptions bibliques de la Montagne Sainte, aux sommets hantés du fracas du tonnerre, de flammes, d'éclairs et de nuées, décrivent une activité volcanique intense géologiquement attestée. On sait par ailleurs que toute cette aire se situe très exactement sur l'axe nord-sud de l'immense plissement tectonique du Rift africain, ligne de fractures et de séismes dont nous parviennent en écho le sort tragique de Sodome et Gomorrhe...
L'Exode, rapporte que Jéthro, le père de Séphora, épouse de Moïse, vivait au pays de Madian. A l’instar des futurs israélites, il semble que Jéthro, le chef de clan, et les tribus madianites, pratiquaient un pré-monothéisme archaïque en vouant un culte à l’un des dieux de leur panthéon. Ce culte ancien localise le dieu UN sur une haute montagne, celle qui fait l’objet de nos conjectures archéologiques. Plus loin, le livre des Nombres identifie Jéthro à un certain Rawël. L'étymologie du nom fait penser à Râ, le dieu suprême du panthéon égyptien, ainsi qu'à El, le dieu unique des peuples sémitiques ! Ce Rawël (Râ-wa-El, le "wa" sémitique équivalant à notre "et"), est-il l'indice d'un emprunt et, si oui, dans quel sens ? Est-ce le chaînon probable d'une étape de l'évolution religieuse de l'humanité, de la transmission des intuitions spirituelles de l'Egypte à Israël ?
Les experts s'accordent parfois sur le caractère tardif du polythéisme, abâtardissement d'un monothéisme mal compris. De l'Inde à l'Egypte en passant par la Chine, les systèmes religieux ont réfléchi sur la cohabitation et l'interaction entre l’Un et le multiple, entre l'immanent et le transcendant, entre le crée et l'incréé. Dans le Pentateuque (5 premiers livres de l’Ancien Testament) qui est la mémoire du mosaïsme, il s'agit plutôt d'hénotéisme, le dieu Ya ou Yahu, divinité supérieure PARMI d'autres, qui deviendra exclusive, puis évoluera vers le Dieu unique des israélites puis du judaïsme tardif. Ce dieu est YHWH, ou l'Eternel. Hors de toute récupération malsaine, il apparaît que le message christique se présente comme la récapitulation des intuitions antérieures, la quintessence du prophétisme d'Israël. Vision fulgurante qui dépasse, après les avoir intégrées, les antiques représentations et leurs théologies. C'est toute une vision du monde, de l'homme et de la question du sens, qui seront transfigurées. Quant aux interrogations sur les manifestations plurielles ultérieures du christianisme "incarné" dans l'Histoire, elles relèvent d'une toute autre réflexion...
Au seuil de l'indéchiffrable, je me laisse aller encore à quelques méditations sur l'énigmatique Jéthro qui n'apparaît qu'à cet endroit du texte sacré. Etrangeté de la parabole des Sept filles de Jéthro duquel on ne connaît pas de fils, surtout quand on sait l'importance de la géniture mâle chez les sémites ! Sont-elles une allégorie primitive des Sept piliers de la sagesse dans le livre des Proverbes ? Quel est ce mystérieux puits de Madian, aux abords duquel les sept filles sont agressées par des brigands, et que Moïse défendra à l'aide de son bâton ! S'agit-il de cette connaissance essentielle des êtres et des choses mise à l'abri de l'intelligence impure ? Quelle initiation Moïse a-t-il reçue dans ce désert inculte ?
Je songe aux formules énigmatiques des dogmes, ces bâtons obscurs qui protègent les mystères divins, véritables puits de Madian, de toute spéculation fatalement réductrice prétextant les expliquer ! Les traditions spirituelles, plus particulièrement leurs écoles mystiques, enseignent que seul un esprit pacifié, purifié, peut prétendre à la contemplation du Vrai. Les chrétiens orientaux emploient plutôt l'image d'un "esprit transfiguré par les Energies célestes"...
Le lyrisme m'entraîne vers cet autre puits, où le fougueux patriarche Jacob abreuva ses troupeaux et où, dix-sept siècles après lui, Jésus procédera à l'initiation de la samaritaine à la Révélation du vrai Dieu : celle de Sa communion intime avec le Père et ses conséquences sur le véritable culte en esprit et en vérité ! Selon saint Jean l'Evangéliste - qui apparaît comme un véritable initié dans les arcanes sacrés - Jésus promet : "qu'après avoir bu de cette eau" (= de ce puits), l'homme n'aura plus jamais soif"...
La chaleur envahit le djebel et met un terme à mes élucubrations ésotériques qui sont autant de questions que le désert enfouit aussitôt. Il est temps d’amorcer ma descente vers le désert en contrebas. Dans la fraîcheur de la nuit agonisante la soif n'avait pas encore commencé sa tyrannie : tenir encore avant de boire ! Ni Jéthro, ni Jacob n'étancheront ma soif dans le brasier naissant. Soif légitime et néanmoins triviale qui rappelle ma finitude et ma vanité d'avoir cru un instant appartenir au monde d'en-Haut. Mes soifs spirituelles n'ayant pas l'heur d'être satisfaites dans l'immédiat, elles s'abreuveront en d'autres lieux et à d'autres sources...
Mes pas tracent un sillon à travers les dunes et la poussière. Non sans inquiétude, à cause de la distance sans protection contre l'astre de feu, et obsédé par la soif de découverte, je fonce vers les vestiges de ce qui devait être un monastère dans les temps reculés de l'Eglise. C'est du moins ce qu'en disent les arabes qui nomment ces ruines al-Deïr. Lutteurs de l'absolu, ces hommes ivres de Dieu ont choisi l'invivable en ces lieux de tourments et de déraison pour qui n'a pas entendu la voix qui réoriente l'être. Ils sont devenus semblables aux pierres qui les accueillaient en leur sein, mais leurs "coeurs de pierre ont été transformés en coeurs de chair" comme le prophétisait Osée. J'aurai souvent l'occasion de visiter ici et là, ces endroits étranges, fasciné et révulsé à la fois par l'ascèse quasi démoniaque de ces illuminés en chemin vers l'au-delà de l'homme...
A quelques mètres, un misérable campement bédouin d'une famille dont je distingue à peine les silhouettes. Les aboiements frénétiques des chiens et le troupeau de chèvres chétives commencent à me paralyser d'inquiétude. Les chiens : terreurs des voyageurs solitaires. Ici, comme auparavant en Grèce ou en Algérie, ces familiers compagnons de nos cités m'ont été une menace en rase campagne. Inutile de tenter l'approche du camp !
Je rencontre un gamin et sa jolie petite soeur, tous deux vêtus de leur commune infortune. Echange de quelques propos vite incompréhensibles. Croisement de deux univers : ici, les enfants de la précarité, de la fatalité et de l'ivresse qu'engendrent les grands espaces, et là, moi qui reste confus avec mes dollars et mes convictions vite ébranlées au contact d'un monde "autre" qui refuse de se laisser posséder.
Je me découvre citoyen de la civilisation de l'orgueil, détenteur d’un passeport "qui vaut quelque chose" et que le hasard seul m’a octroyé. Et je me gausse d’une liberté au sein de nos Babels illusoires ! Qui est libre ? Et d'ailleurs, qu'est-ce que la liberté ? De quoi s'agit-il ? Mes voyages en Orient et mes explorations intérieures, m'apprennent, entre autre, que l’ultime liberté consiste à s'affranchir de son propre jugement...
De ce bref échange, et comme pour me disculper d'une impuissante révolte, il me reste un poignard artisanal de corne, d'acier et de noblesse, payé plus cher que son prix, mais forcément dérisoire, comme l'est notre suffisance devant le pari de l'altérité.
Une marche éreintante sur cette terre de feu me ramène du Deïr au Khazné, point de départ. Le désert de pierre, de sable et son ruah, qui est vent, souffle et esprit à la fois, accouche des prophètes de l'Absolu. Le désert rend fous, majnûn, avant de les consumer, ceux qui s'égarent dans la fournaise. A l'orée du Siq à cette heure de juillet, les visiteurs escortés de vendeurs ambulants - enfin des boissons ! - tenteront une brève promenade fièrement juchés sur leurs dromadaires chamarrés de pompons multicolores. Une poignée de dinars suffit à se donner des airs de Lawrence, le « Roi sans couronne d’Arabie »...
A flanc de massif, des gradins en arc dévorés par les siècles et depuis longtemps désertés, accentuent l'envoûtement de ce qui fut un théâtre. La mémoire n'a pas conservé le souvenir de ces sémites qui s'initièrent à la sagesse de Socrate et d'Epicure dans ce vide où s'affrontent les forces ultimes. Dans cet espace livré aux assauts de la nature, retentissent encore, pour qui sait entendre, les vers tragiques d'Eschyle et de Sophocle qui hurlaient à la face des dieux la révolte de l'homme refusant son asservissement au Destin aveugle. Au coeur de l'aridité, quelques initiés aux mythes grecs ont tenté d'explorer les profondeurs de la psyché pour trouver une réponse à l'angoisse des mortels.
A Pétra, le temps semble plus immobile qu'ailleurs. On croirait un fragment d'éternité que le Diable aurait coincé entre parenthèses. Une sorte de tentation où l'homme oublierait sa dimension d'éternité. Mais l'Eternité doit s'incarner dans le temps des hommes pour leur rappeler leur vocation inscrite dans l'Evolution. Alors, naît l'Histoire, champs clos où s'affrontent la mémoire et Cronos, le Temps, son ennemi implacable.
Les Anciens rapportent que Cronos mutila son père Ouranos, le Ciel, en lui sectionnant le sexe pour usurper son trône. Sans doute pour tarir sa semence d'éternité ! La lutte s'achèvera-t-elle lorsque Cronos parviendra au terme marqué par l'autre parenthèse, celle qui achève son règne ? Le mythe enseigne que Cronos dévorait ses propres enfants de crainte d'être détrôné à son tour et livré au Tartare infernal... Faut-il inexorablement "tuer" le Père pour devenir adulte et libre, pour enfin être père à son tour ?
J’emprunte à nouveau le Siq pour quitter Pétra ; en sens inverse cette fois. Un dernier regard vers le flamboiement du Khazné dans les feux du jour, pour l'inscrire dans ma mémoire, mais aussi pour oublier que je suis exténué. Cathédrale vouée à l'adoration muette de dieux crépusculaires ; demeure livrée aux scorpions, aux araignées et aux chauve-souris, sectateurs silencieux de l'obscurité.
De Pétra la calcinée, bénie par Moïse et prisonnière de Cronos, j'emportais la furtive vision de l'Alliance où scintillent les éclats de l'antique Sagesse ; je conserverai surtout la profonde blessure d’une mémoire pétrifiée.
Le retour sur Amman par la voie rapide emprunte la Route des Rois qui relie Aqaba à la capitale. Mince cordon d'asphalte déformé par la fournaise, elle ondule interminablement à travers le Wadi Rûm où, en 1917-18, le légendaire colonel Lawrence et ses supplétifs arabes, mèneront la lutte contre les Ottomans du Hedjaz aux portes de Damas. Puis, on atteint Ma'an, ancien noeud ferroviaire turc. Là, les jeunes se nourrissent du récit des anciens bédouins et leurs fameux "coups de main" avec l'anglais contre la Sublime Porte !
De Ma'an à Amman, je parcours deux cents dix kilomètres à travers les dunes du Rûm et la hamadah, plaine de lave et de caillasse lunaire qui recouvre tout le sud-est jusqu'en Arabie et qui ensanglantait les méharées de Lawrence. Enfin, voici Amman la ville aux sept collines surpeuplées, enclavée dans un cul-de-sac.
A l'aéroport d'Amman, j’étais miné à l’idée de ne plus jamais revoir ces paysages flamboyants aux parfums secrets. Le Boeing d'Alia me ramena vers les miens dans un univers autre, là où le public commence à peine à prendre conscience combien l’Orient est vaste et multiforme, un monde qu’Alexandre le Macédonien ne pût conquérir qu’après avoir tranché le nœud gordien.
A peine arraché au tarmac, l’appareil vira immédiatement en direction du nord, vers la Syrie, esh-Shams, afin d’éviter le Liban à feu et à sang et mettre le cap vers le Maghreb, là où le soleil se couche. En un ultime clin d’oeil mon regard se figea sur ces sables éternels enveloppant tant de mystères inviolés. Comme Alexandre-le-Grand, Cléopâtre, l'empereur Julien, Frédéric de Hohenstaufen, Bonaparte, Lyautey et Lawrence, tous possédés par le démon du plus grand rêve de l’histoire, la fusion de l’Orient et de l’Occident, mon "rêve d’Orient" s’évanouit à son tour. Bientôt, il n’y eût plus que les eaux de la Méditerranée qui se reflétaient dans mon regard embué.
Comme le colonel Lawrence, quittant définitivement le Levant pour rejoindre l’Angleterre soixante-quatre ans plus tôt, j'ai senti combien j'étais triste... Amman, Juillet 1982