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ISRAËL - Galilée
Avril 1986
PALESTINE - Cisjordanie
Avril 1986
Les portes de la nuit paisible n'ont pas encore cédé devant l'insistance de l'aube. Une brume légère recouvre le lac. Il est à peine cinq heures et les étoiles se dérobent lentement.
Assis, les pieds dans l'eau, à l'entrée de Capharnaüm, j'attends l’arrivée improbable des barques de Pierre et de son frère André, de celle de Zébédée, Zavdaï, le père de Jacques et Jean, chargées des prises de la nuit. Mais il n'y a que le vrombissement délicat des éphémères qui s'apprêtent à mourir. Le léger clapotis du lac caresse mes jambes. Galilée, Terre des Nations, que tous les peuples ont foulée. Vêtue de fleurs et du vert manteau d'avril, on comprend que le Printemps des Hommes ne pouvait fleurir nulle part ailleurs...
Sur l'autre rive, les hauteurs du Golan plongent dans la "mer" qu'on nomme aujourdhui Galilée ou lac de Tibériade, anciennement Kinnereth ou encore Gennesareth : noms multiples pour un même enchantement. Elle connaît bien des tempêtes et des mystères aussi : on sait le récit de Jésus menaçant le vent et les eaux déchaînées. Terreur et étonnement des frustes pêcheurs confrontés à une autorité si singulière !
Capharnaüm : là vivait Jésus le charpentier, Yeshouah, le fils de Myriam et Yossef. C'est dans sa synagogue que le possédé a été délivré du démon. Là aussi que le paralytique, noué sur son grabat de douleur, se traîna d'abord puis marcha ensuite. A quelques encablures de ses rives eut lieu la pêche miraculeuse au grand émerveillement de sa population. Ici aussi que le centurion romain eût la certitude de la guérison de son serviteur mourant. Bourg modeste de pêcheurs et de tâcherons, Capharnaüm est aujourd’hui encore universellement connue. Plus même que d'actuelles cités...
Kfar Nahum (Capharnaüm)
Mais Kfar-Nahum n'est plus qu'un champ de ruines !
Jésus avait prophétisé sur elle, ainsi que sur les bourgades alentours, leur destruction et leur descente aux enfers. Leurs vestiges calcinés sont un avertissement sur le destin de nos vaniteuses cités de l'orgueil : Bethsaïda, le village de Pierre, André et Philippe a totalement disparue . Il n'en reste pas une pierre. Chorazin, envahie de ronces et d'herbes sèches, amas de roches noires culbutées par les séismes. "Malheur à toi, Chorazin ! Malheur à toi, Bethsaïda ! Car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et Sidon, il y a longtemps qu'elles se seraient repenties, en prenant le sac et la cendre... Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel ? Non, tu seras abaissée jusqu'au séjour des morts car, si les miracles qui ont été faits au milieu de toi avaient été faits dans Sodome, elle subsisterait encore aujourd'hui" Aucune n'a survécu. La menace s'est réalisée. Tout le pays a été balayé par les légions de Titus qui écrasèrent la grande révolte juive de 70. On ne se souvient d'elles que par les Evangiles qui s'en font écho lointain.
Tout est en repos avant l'arrivée des hordes de touristes que les cars déverseront dans quelques heures aux portes de la cité maudite ! La synagogue, d'un raffinement très grec, n'est pas celle qu'ont connue Jésus et ses contemporains. Elle s'élève logiquement sur les soubassements d'une construction plus ancienne, plus humble, suffisant à la dévotion des juifs d’alors. Au milieu des ruines, émergent ce qui semblent être les vestiges d'un lieu de culte pré-chrétien avec au centre, une salle octogonale aménagée bien plus tard, probablement dans la maison de Pierre. Souvenir des assemblées de la primitive communauté qui y écoutait la Parole et la manière de « vivre » les préceptes de la Voie.
Jésus prêcha dans l'ancienne synagogue située sous les ruines
Nous sommes loin des ors et de la superbe des Eglises historiques et de toutes les institutions religieuses de tous les temps et de toutes confessions . Loin surtout de leurs nomenklaturas dominatrices, inamovibles et arrogantes que fustigeait Jésus car "ils lient des fardeaux pesants et les mettent sur les épaules des hommes, mais ne veulent pas les remuer du doigt..."
Jésus apparaît à ses disciples sur "la montagne" en Galilée après sa résurrection
Dans cet univers minéral envahi d'acacias, de ronces et de fleurs sauvages, la brise ondule à travers champs et collines et caresse les eaux paisibles. Les coquelicots éclatants animent la splendide désolation de leur délicat mouvement sous le vent. "Regardez les lys des champs, même Salomon dans sa gloire n'a pas été vêtu comme l'un d'eux..." Cadre bucolique, empli de paix et de douceur, où l'homme se sent un instant réconcilié avec l'Indicible. On imagine mal des scènes de meurtres et de pillages dans un tel endroit ! Pourtant, la Galilée a connu des heures abominables avec ses cohortes d'envahisseurs babyloniens, assyriens, égyptiens, grecs. Viendront ensuite les romains qui éradiqueront plus efficacement encore toute présence dans la région. Seuls subsisteront quelques lambeaux de l'antique Israël.
A Safed, les héritiers de la sagesse ancestrale jetteront autour de leur Maître, Rabbi Siméon Bar-Yochaï, les prémices d'une étrange alchimie ésotérique, noces mystiques du nombre et de la lettre - le Nom et les attributs du divin - qui connaîtra une fortune controversée : la Kabbale.
Viendront les byzantins, les arabes, les francs, les turcs et même les mongols qui anéantiront davantage, s’il était encore possible, cette terre maintes fois saccagée. Les juifs reviendront beaucoup plus tard. Après la grande tuerie européenne du XXè s. Les défricheurs des kibboutzim assécheront les marais insalubres et transformeront la Galilée en une magnifique province.
Voici Nazareth, principale ville arabe d’Israël, chrétienne en majorité, avec son église monstueuse qui recouvre les reliques d'une église bien plus humble ! La ville juive est sise plus loin à l'écart sur une hauteur, comme une protestation. Cohabitation forcée des communautés que la défiance sépare. Harmonie de façade à l'équilibre forcément précaire qu'une étincelle peut embraser à tout moment. On y ressent la tension permanente d'un quotidien difficile à vivre...
J'abandonne Capharnaüm et Nazareth avant d'être submergé par la légion des dévots. J'emprunte la route qui longe la rive occidentale du lac vers le sud. Une pancarte minuscule et rouillée m'arrête net : Migdol. Est-ce le hameau de Marie de Magdala, Myriam ha-Migdal, qui est notre Marie-Madeleine ? La tradition veut qu'elle soit une prostituée repentie, une fervente amoureuse du Christ. On la dit libérée de sept démons. Autrement dit, une vie bien chargée ! Les ésotéristes y voient une initiée nourrie des arcanes majeurs et capable, avant les Apôtres, de comprendre QUI est le Christ. Les sept démons en question symbolisant les connaissances interdites au profane et ouvrant l’accès à la plénitude du vrai savoir. Le formalisme sans appel des religieux aveugles résume cela d’un mot infâmant : prostitution. C'est pourtant elle, cette passionnée du Christ, qui sera le premier témoin du Christ ressuscité ! Plus simplement, pourquoi n’aurait-elle pas été une femme amoureuse de Celui qu'on a tué et dont on a livré le corps martyrisé et sanguinolent dans le caveau obscur d’une nuit glaciale ?
La route mène au Mont des Béatitudes couronné d'une adorable chapelle d'où on embrasse le lac d'un seul regard. Le mont est un tertre majestueux, semblable aux pogs du Pays Cathare. Là se situe, selon la Tradition, l'épisode du fameux sermon : promesses de joie et de liberté, destinées à tous, surtout aux plus infortunés. Proclamation éternelle dont les mots sont le levain du Monde Nouveau. Toutes les sentences du sermon commencent par "Heureux", - ou "Bienheureux" - selon les traductions. Non pas la promesse d'un bonheur à vivre dans un futur hypothétique, mais la certitude d'une plénitude de l'Être renouvelé dans l'Esprit, ici et maintenant, pour quiconque adhère à la Parole du Christ.
Une visite sur l'autre rive me convaincra qu’en bonne logique ledit sermon y a été prononcé, et non pas où la tradition le situe.
De même pour la "Multiplication des pains et des poissons". La topographie des lieux ne permet aucune hésitation : les Evangiles font référence à un endroit désolé, à une haute montagne aux abords du lac où Jésus se retire pour prier seul. Un lieu de rassemblement où les masses peuvent s'asseoir sur de l'herbe en grande quantité, sans localité alentour pour approvisionner une grande foule. Précision qui correspond encore à l'environnement actuel de la rive orientale. Le mont traditionnel qu’on nous présente, se prête difficilement à ces descriptions : au temps de Jésus, cette partie de la Galilée était très fréquentée et sillonnée de routes, peuplée de villages et de villes.
Tibériade était alors un important noeud de communications ; un centre de villégiature romain et de la nomenklatura juive régnante plus habituée au luxe grec qu'aux frustes moeurs du désert. De plus, il n'y a aucune haute montagne de ce côté-ci du lac, hormis le Thabor à dix kilomètres de là ! Mais qu'importe, il s'agit d'une « géographie spirituelle » et la topographie n'intéresse que le voyageur épris d'exactitude que je suis.
A l'ombre de la chapelle des Béatitudes, les cyprès et les coquelicots du jardin m'environnent. Devant moi, en face, les falaises plongent dans le lac d'améthyste. La pureté matinale d'avril transfigure la Galilée.
Je relis le 5è chapitre de l'Evangile de Matthieu et, comme les galiléens d'autrefois, j'entends les paroles de l'Eternité à l'endroit même où le monde, en les entendant, n'était déjà plus le même.
"Heureux les pauvres, le Royaume des Cieux est à eux".
Parole qui affranchit des prescriptions et des fardeaux pesants de la "captivité spirituelle" qu'imposent les censeurs. Voie de l'humilité et de l'intelligence du coeur débarrassée de l'inflation de l'ego. Promesse d'Eveil à la Vérité.
"Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés".
Consolation au sein d'un monde clos qui écrase l'homme. Renversement des valeurs de ce monde. Larmes de l'être intérieur. Compassion virile envers ceux qui souffrent, jusqu'aux animaux compris. Compassion envers toutes les souffrances muettes et toutes les agonies solitaires. Et, pourquoi pas, consolation qui s’étend jusqu'aux aux pierres qui sont la création qui gémit les douleurs de l'enfantement du Monde Nouveau.
"Heureux les débonnaires, ils hériteront la Terre".
Dignité et beauté des humbles. Honneur des faibles et des courbés ; de tous ceux que la vie a vaincus. Prééminence d'une fraternelle compassion qui élève l'homme au-dessus du politique et de l'économique. Abolition de la loi maudite du plus fort.
"Heureux les affamés et assoiffés de Justice, ils seront rassasiés".
Vérité qui libère des chaînes de l'arbitraire. Combat de l'équité sur la Raison d'Etat. Tension de l'être tout entier vers ce qui affranchit, édifie et rétablit la dignité et la simple justice.
"Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde".
Primauté de l'absolu de l'Ethique sur la pesanteur de la Loi qui restreint. Si la Loi c'est le Bien qu'on codifie et qui s'inscrit dans un temps relatif. L'Ethique, c'est le Bien qu'on ne peut plus codifier et qui est à l'oeuvre là où souffle l'Esprit : Bien Eternel et Universel. Le Bien au-delà du bien, qui dépasse les obligations et qui est la seule dynamique devant régir les engagements et les responsabilités des hommes entre eux et envers la Création. Puissance du pardon, seule mitzvah, obligation légale, qui vaille...
"Heureux ceux qui ont le coeur pur, ils verront Dieu".
Rencontre avec le moi véritable, personnel, qui est l'être intérieur uni à l'UN, débarrassé de l'enflure de l'ego, purifié par l'ascèse du coeur ouvrant à la contemplation et à l'expérience du Réel en nous.
"Heureux les artisans de Paix, ils seront appelés Fils de Dieu".
Présence vivante de Dieu dans l'homme. Continuité de l'oeuvre créatrice de Dieu parmi son peuple, qui est l'Homme tout entier, quel qu'il soit. Perfection en devenir, la Ressemblance est le potentiel divin présent en chacun destinée à révéler l' Image de Dieu, le Christ en nous, car selon l'antique adage des Pères : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu".
"Heureux les persécutés pour la Justice, le Royaume des Cieux et à eux".
Lutter contre ce qui empêche l'éclosion et la croissance du Royaume dans le monde et dans les coeurs. Royaume de l'Esprit dont la charte se décline en Charité, Justice, Dignité et Espérance. Souvent jusqu'au sacrifice ultime.
"Heureux serez-vous quand on vous outragera, qu'on vous persécutera et qu'on vous calomniera. Réjouissez-vous, votre récompense sera grande dans les Cieux car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous"...
Promesse hic et nunc que, malgré les apparences et les horreurs de l'Histoire, la victoire est déjà acquise sur la méchanceté et la maladie, sur le désespoir et la décrépitude, sur l'absurde et la mort.
Le monde n'en finit pas d'entendre cette Parole qui retentit sans cesse et qu'on voudrait étouffer. Universelle, elle appartient à tous. Parole livrée à la face des nations pour leur rappeler leur vanité et les limites de leur autorité. Elle insiste sur ce que Dieu est plus que César, et que l'Homme, image de Dieu, ne saurait être réduit aux caprices d'autres hommes, de l'économie, de la psychologie ou de la science. Elle proclame que l'homme ne fait qu'UN avec CE qui le dépasse.
Le Sermon plonge à la racine de l'être et divise le coeur de l'homme, le mettant à nu face à la Vérité et aux devoirs qu'elle implique. Celui qui les a prononcées, ne fait qu'UN avec Sa Parole. Le Christ est indissociable de Sa Parole. Sans elle, le Messie n'eût été qu'un sage, immense certes, mais un prophète parmi beaucoup d'autres qui l'ont précédé ou succédé, puis se sont évanouis dans la poussière des siècles.
Sans le Christ, ces paroles appartiendraient à l'utopie : ardemment désirées mais sans cesse inaccomplies. Elles ont pénétré jusqu'à la conscience de l'Orient puisque, curieusement, certains sermons dits "de Bénarès", attribués au Bouddha, traduisent presque les mêmes aphorismes. On sait que ces textes en langue pâlie ont été mis tardivement par écrit au Vè s. L'histoire enseigne qu'après la Pentecôte à Jérusalem, des adeptes de la « Voie » sont allés en Perse, en Inde, en Ethiopie. Peut-être même au-delà ! Aujourd'hui encore, à Madras, on vénère la tombe de Tûma, l'Apôtre Thomas dont la tradition affirme qu'il y subît le martyre.
Deux siècles avant l'apparition des premiers écrits bouddhiques, les moines nestoriens, qualifiés par Rome et l'Orthodoxie d'hérétiques (déjà !), ont déjà accompli leurs missions d'évangélisation en Inde, en Mongolie, à travers l'Asie centrale et jusqu'à la lointaine Chine ! Il y a eu influence, c'est indéniable, mais l'emprunt n'est-il pas un critère de la Vérité-Une malgré ses incarnations multiples ? D'ailleurs il est temps d'admettre que la Vérité-Une - et non pas unique - est plurielle. C'est du moins ce que m'inspire l’essence du dogme trinitaire...
Chaque randonnée s'effectue dans un laps de temps très court. La Galilée recouvre une superficie insignifiante. Ramot, l'hôtel kibboutz où je fais halte sur les hauteurs du Golan, n'est qu'à quelques kilomètres et surplombe le lac. Je me lève au milieu de la nuit pour rejoindre le rivage et jouir du silence, m'abandonner à la méditation des événements qui ont eu lieu sur cette terre d'attente de la Promesse. Les personnages, les lieux, tout à bien existé, ceci au cas où j'aurais quelques doutes. Tout comme au gué de Yabok, sur le Jourdain, où Jacob a lutté contre l'ange jusqu'à l'aube - ou bien était-ce contre Dieu ? - Jacob y a gagné le quolibet d'Israël : "Celui qui a lutté avec (contre ?) Dieu" et nommera cet endroit Bethel, "la Maison de Dieu". Il y dressera une stèle pour commémorer la visitation du divin sur la terre profane, immanence de l'Incréé au sein de Sa Création.
Il y a bien d'autres "Bethel", mais il n'y a aucune Terre Sainte. C'est un concept qui m'est étranger, idolâtre. Tout lieu qui favorise une relation entre le divin et le créé, métamorphose la poussière du sol et ceux qu'elle porte pour les "ouvrir" au véritable fondement divin. Les lieux les plus ingrats peuvent être Bethel, et revendiquer une "sainteté" selon que la Parole y est vécue ou non. Ainsi, c'est toute la Terre qui est Bethel selon qu'elle accueille la Parole ou la rejette !
Galilée, "Terre des nations" et "peuple de l'ombre" déclare le prophète Esaïe cinq siècles avant le Christ. Distante de Jérusalem, qui est le "pivot" de la foi d'Israël, la Galilée subit les influences des goyim, ces "autres", c'est à dire tous les exclus de l'Alliance. Mais, comme pour adoucir la violence de cet ostracisme qui nous surprend, l'oracle ajoute que "une lumière s'est levée sur elle". Intuition prophétique de la vocation universelle de la Révélation.
Je quitte Tibériade pour un autre haut lieu du Révélé, le mont Tabor majestueux au milieu de la plaine, dressé comme un sein de fécondité d'où s'écoulerait la "Source de Vie". Les coquelicots omniprésents tapissent les champs à perte de vue. La netteté de l'azur invite le regard à se fondre dans la contemplation. Plusieurs villages insignifiants, mais lourds de symboles, jalonnent la route comme le bourg de Naïn, où Jésus ressuscita le fils unique d'une veuve. Le corps était déjà enroulé de lin lorsqu'on le mène au cimetière ! Cette femme n'est plus rien si son fils disparaît. Ni économiquement, ni socialement. La loi d'airain de ce temps-là ne s'interrogeait pas sur de quelconques droits de l'homme, encore moins ceux d'une femme ! C'est encore d'actualité, hélas, en terre d'Islam et ailleurs...
Kfar-Kana, la Cana de l'Evangile de Jean : deux églises rivales. L'une catholique, tenue par les franciscains, l'autre orthodoxe, qui s'enorgueillissent de montrer les "vraies" jarres qui ont servi à Jésus pour transformer l'eau des ablutions rituelles en excellent vin, dit le texte ! Dérision du sacré, obsession du matériel qui étouffe le spirituel. Quand comprendront-ils que leurs médiocres prétentions n'incitent pas à l'ivresse de l'Esprit, mais en éloigne ? Au-delà de la simple anecdote qui pourrait n'être qu'un tour de magie, la Noce de Cana traduit - comme tout le récit johannique - une profondeur mystique, une acuité spirituelle, qui ne se révèlent qu'après une longue fréquentation du Maître.
Une noce, des amoureux, des invités, parmi eux, Jésus accompagné de sa mère, de sa famille et d'amis. Réjouissance paysanne, joyeux brouhaha d'une ivresse populaire. Le vin manque et Marie pressent que le moment est venu pour son fils de se manifester. Elle "ordonne" aux servants de remplir les jarres et dit à son fils "Ils n'ont plus de vin". Et, c'est le miracle. L'eau se mue en vin, mais quel vin ! L'ordonnateur du repas, lucide, "ne sachant pas d'où venait ce vin, appela le marié et lui dit : Tout homme sert d'abord le bon vin, puis le moins bon après qu'on s'est enivré ; toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent."
Je me rassure de ce que Dieu bénit - rend bon - l'union des sexes, à l'image des épousailles de l'Eternel et d’Israël. Car le vin est issu de la vigne, et l'Ecriture ne s'y trompe pas en associant Israël à la vigne et les prêtres aux vignerons. Présence du divin dans l'amour humain qui est l’humble reflet de la "tendresse" de Dieu envers Sa Création. L'Eglise primitive y a vu comme un sacrement de l'union de l'homme et de la femme fondé sur le désir amoureux. Désir et Amour - de Dieu ou de l'autre - qui "justifie" le mariage, et non l'inverse. A tous les pourfendeurs du sexe et de la joie qui l'accompagne il est utile de rappeler cette vérité. Autrement, le mariage, sacrement de la joie, se transforme en observance légale sous la pression de la cléricature et du conformisme bourgeois qui condamnent à vivre l’invivable lorsque l'amour s’est évanoui et le désir éteint !
Le texte poursuit : "Le vin ayant manqué, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin. Jésus lui répondit : Femme, qu'y a-t-il entre moi et toi ? Mon heure n'est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites ce qu'il vous dira !" La suite est celle décrite plus haut. Texte qui dérange. La réplique de Jésus à sa mère n'en finit pas d'étonner. A la première lecture on se sent mal à l’aise ! Quoi, voilà un jour de fête, Marie semble "forcer la main" de son fils afin qu'il intervienne sur le cours des événements, justement pour que dure cette joie des noces. Qu'avons-nous de commun toi et moi, semble lui dire Jésus ? C'est à sa mère qu'Il s’adresse. Dure parole pour Marie qui a certainement tout fait pour élever son unique. De quelle "heure" s'agit-il ? Pense-t-il à sa « glorification » à venir, après sa « Résurrection » ? Pourtant Jésus "cède" à ses instances. Alors le malaise se dissipe : j'y vois les prémices du principe d'intercession...
Néanmoins, on ne peut s'empêcher de comparer cet épisode à celui de la Parabole du juge inique qui prône la valeur, l'insistance devrait-on dire, de l'intercession pour autrui comme pour soi-même : "Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et qui n'avait d'égard pour personne. Il y avait aussi dans cette ville une veuve qui venait lui dire : Fais-moi justice de ma partie adverse. Pendant longtemps il refusa. Mais ensuite il dit en lui-même : Quoique je ne craigne pas Dieu et que je n'aie d'égard pour personne, néanmoins, parce que cette veuve m'importune je lui ferai justice, afin qu'elle ne vienne pas sans cesse me casser la tête !" Et Jésus ajoute : "Entendez ce que dit le juge inique".
N'y a-t-il pas là l’origine possible d’une « justification » théologique du culte marial et de Marie médiatrice ? On connaît la place que tient la « Mère de Dieu », dans la foi des Catholiques et des Orthodoxes...
J'abandonne Cana et sa noce, préfiguration d'une intimité plus haute, et je poursuis ma route vers le Thabor. L'ascension, ô hérésie, se fait en voiture ! Sous le soleil de midi, je croise quelques rares pèlerins, à la foi mieux chevillée au corps que moi et qui suent en gravissant cette autre Echelle de Jacob qui mène à l'une des portes du Ciel...
"Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et il les conduisit à l'écart sur une haute montagne". Du sommet on contemple toute la Galilée : du Liban à la Samarie, du Golan syrien à la Méditerranée. Panorama saisissant, où l'étroitesse du pays contraste avec la renommée universelle du Fils de l’Homme. "Il fut transfiguré devant eux ; son visage resplendit comme le soleil, et ses vêtements devinrent blancs comme la lumière". Lumière incréée, essentielle, qui dévoile la véritable identité des êtres et des choses, abolissant la distance entre le temps, l'espace et Dieu.
Toute une théologie de la déification de la nature et de l'homme - fondement de la Révélation du Christ - est rendue manifeste cette nuit-là. Corps de mort, traversé par les "énergies divines". Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu. "Et voici, Moïse et Elie leur apparurent, s'entretenant avec Lui". Abolition des frontières du Temps et de l'Espace. Récapitulation et dépassement de la Loi. Comme si celle-ci n'était destinée qu'à préserver une dynamique mystérieuse dont la Transfiguration est l'élément annonciateur destiné à préparer les initiés à recevoir la manifestation ultime : la Résurrection.
"Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Seigneur, il est bon que nous soyons ici ; si tu le veux, je dresserai ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie". Incompréhension totale. Devant l'Ineffable sans limite qui emplit l'univers, le pauvre Pierre, comme nous tous, tente de circonscrire l'Infini. Il prétend pouvoir l'enfermer dans les limites de sa propre finitude. Des tentes... pourquoi pas des églises tant qu'on y est ! Dieu n'habite plus dans un Temple, mais Il établit Sa demeure dans le coeur de l'homme.
"Comme il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit. Et voici, une voix fit entendre de la nuée ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon amour : écoutez-le !". Le Christ récapitule la Loi et les Prophètes. Il invite à l'Ecoute et incarne sans cesse la Loi et le souffle des Prophètes. Il accomplit totalement les exigences parfaites de la religion et de ses obligations. C'est l'éclatement des portes de l'enfer, une nouvelle naissance pour celles et ceux qui décident dans leur coeur de ne faire qu'UN avec Lui en Esprit et en Vérité. La Loi doit sans cesse être dépassée. Le Christ appelle à la perfection de la sainteté et non à la satisfaction du devoir accompli ; encore moins à la tranquillité de la conscience...
"Lorsqu'ils entendirent cette voix, les disciples tombèrent sur leur face, et furent saisis d'une grande frayeur. Mais Jésus, s'approchant, les toucha et dit : Levez-vous, n'ayez pas peur ! Ils levèrent les yeux, et ne virent que Jésus seul". Car sitôt revenu de la méprise, la crainte et le tremblement paralysent le dévot. Le divin échappe aux représentations et aux sens. Il est le Tout-Autre. L'homme ne peut le réduire. Et c'est cet « Autre » qui entre dans nos vies et qui nous "touche" comme pour mieux nous éveiller et nous rendre disponible à la vie intérieure. Débarrassés des oripeaux d'une foi mièvre encombrée d'interdits stériles et d'obligations caduques, c'est Lui, l'Unique, que les coeurs contemplent. Alors, et alors seulement, on "sait" !
Le texte évangélique intrigue. Cette lumière qui révèle l'essence des êtres et des choses, est-elle celle qu'ont expérimentée st. Grégoire-Palamas (XIVè s.), st. Séraphin-de-Sarov (XVIIIè s.) et tous les grands Maîtres universels ? J’inclue les visionnaires des transes extatiques, les sorciers indiens des Grandes Prairies et tous les autres chamans des nations dites "primitives". Tous sont bénis de la vision de l'Unité. Jusqu'aux témoignages étonnants des rescapés des EMI, aux marges de l'expérience mystique, ces « expériences de mort imminente » qui ne peuvent laisser indifférent ! Le Tabor où s'est manifesté le Christ UN inondé de la Lumière incréée, m'apparaît comme la promesse de la convergence du divin au sein de la matière, le gage de la déification de la Création, donc de l'Humain. Enigmatique mystère dont le sens est sans cesse à découvrir, mystère éternellement et secrètement à l'oeuvre au sein de la matière. Teilhard de Chardin, Claude Tresmontant, Olivier Clément et bien d'autres ont tenté de formuler en langage moderne l'antique et permanente intuition...
Jérusalem, Avril 1986