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Souvenirs de voyages en Arabie du Sud en 1985-86, vers l'antique Arabia Felix, l'Arabie Heureuse des Latins qui s'y perdirent dans les sables, décimés par la soif, les épidémies et les tribus bédouines farouches.
Un périple en duo dans les hautes montagnes de l'Asir au départ de Djeddah jusqu'aux confins du Yémen, ainsi que plusieurs virées solitaires dans l'immensité du Rub'a al-Khali (le Quart-Vide), le Désert des déserts...
En raison de l'interdiction totale de photographier dans le Royaume (sauf à la sauvette comme je l'ai fait), les photos présentées ici sont du talentueux Tchekof Minosa qui a réalisé de magnifiques reportages avec les autorisations officielles, un sacré veinard ! Des photos introuvables désormais, sauf collectionneurs ou vente privée en ligne.
Je suis heureux d'avoir vu ce que Tchekof Minosa a su saisir dans ses objectifs ; je possède mes propres clichés, moins talentueux toutefois, loin s'en faut : la peur du coup de fouet sans doute car récidiviste vu que j'avais été déjà invité une nuit au poste de flics à Riyadh quelques années auparavant, hi, hi !
Un salut à mon pote Francis D. (si tu me lis ?) avec qui j'ai partagé cette très longue route vers l'Arabia Felix...
J'aime le désert : tout y retrouve sa vraie place, nos illusions s'y ensablent pour nous laisser seuls face à nos démons et nos rêves. Comme le chantait Jacques Brel aux Marquises, rien ne sert de gémir car au désert aussi gémir n'est pas de mise. Ici, seul le vent gémit et les roches y éclatent la nuit... comme nos coeurs débarrassés de nos scories, confrontés, de force cette fois, à l'essentiel que l'on redoute tant !
Au désert, on devient fou avec les Djinns qui rôdent dans l'espace béant des sables infinis et celui de notre chair ;
ou alors l'on devient saint, ce qui revient peut-être au même, c'est selon, car il n'y a pas de place pour la demi-mesure et les chichis.
Au désert ne survivent que les êtres authentiques et dans tous les cas... on en revient "différent" !
Enfin, j'aime le désert où tombe le masque de nos vanités et de nos mensonges.
Surtout, au "désert"... tout y est si propre !
Air France ou mes rêves pour seul bagage...
1971 - Mon court vécu de jeune voyageur biculturel m’avait rapidement initié à la complexité passionnante du monde dans lequel je vivais ; j'espérais mieux le comprendre pour m'y sentir à l'aise car je n'ai jamais cru à un "âge d'or" d'antan où se réfugier...
A la fin du secondaire j'étais sans perspective et me destinais au reportage de guerre, ou à défaut aux métiers commerciaux aériens (steward d'abord puis chef d'escale ensuite). Dans cet esprit, j'avais été impressionné par le célèbre feuilleton « Les globe-trotters » de Claude Boissol dans les années 60, avec Yves Rénier, un ex-steward d'Air France. L'appel du large, toujours...
Une idée m'a alors trotté dans la tête : beau gosse et la tête bien faite, j’ai contacté à mon tour Air France et passais, avec un franc succès, les trois étapes éliminatoires d'une rude sélection de personnel navigant commercial (PNC).
Un projet vite avorté avant le stage à Orly en raison du "mauvais oeil" dans son sens le plus littéral. En effet, je ne vois que d'un oeil (et encore, très mal) ; j'avais bluffé en me rendant aux oraux sans lunettes, rédhibitoires à l’époque. Une fois de plus, le destin m'avait fait un méchant "clin d'oeil". Exit mon doux rêve, j'en aurai d'autres, bien d'autres !
Je ne leur ai jamais témoigné de rancune. Pour preuve, plus tard, lorsque j'avais le choix, je ne voyageais qu'avec Air France, une compagnie fondée par Mermoz que j’adore ; en classe « Affaires » ou en « Première » lorsque j'étais surclassé sur Johannesburg, Maputo ou Rio de Janeiro pour ne citer que les longs courriers...
AIR FRANCE a trois activités principales (les classements sont ceux du groupe Air France - KLM :
- le transport de passagers : 1er groupe européen avec 25,5 % de part de marché (novembre 2004) et 1er groupe mondial en termes de chiffre d'affaires.
- le transport de fret : 1er groupe mondial pour le transport de fret international, hors intégrateurs, 3e avec (derrière FEDEX et UPS).
- la maintenance et l’entretien des avions : 1er opérateur mondial multiproduits
Historique de la compagnie AIR FRANCE - KLM :
A ce jour, j'ai effectué 393 vols et me suis laissé emporter 143 fois sur nos ailes tricolores (36% des vols).
Mon premier envol ? Londres-Heathrow à Paris-Orly en Caravelle (avril 1966) : magique !
Les plus longs depuis Paris ? Santiago-du-Chili, Le Cap, Maputo (Mozambique), Victoria Falls (Zimbabwe), Los Angeles, Oakland, Rio de Janeiro, São Paulo, Buenos-Aires, Merida (Mexique), Antananarivo (Madagascar), M'babane (Swaziland) sans parler de nos DOM antillais et l'ensemble du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et Noire, l'Europe...
Le plus dangereux ? Un trip de Ta'ïz à Sana'a (Yémen) avec la Yemenia dont on relate la catastrophe ces jours-ci !
Mes prochains départs ? Je rêve de découvrir l'Asie du Sud-Est, l'Extrême-Orient, l'Australie et pourquoi pas, rêvons davantage, quelques archipels du Pacifique ; qui vivra verra !
Pour avoir emprunté tous les types (ou presque) d'appareils, toutes classes confondues, ma préférence va sans conteste au Boeing 747.
Photo prise à l'arrivée à Maputo (Mozambique) en 1997, lors d'un de mes nombreux vols vers l'Afrique australe (21 voyages au total). J'adore le pont supérieur en classe "Affaires" sans parler de la "First" dans le nez du B-747 où l'on me surclassait parfois ; là, c'est carrément le pied ! Connaître des PNC sur les lignes, ça a du bon... merci !
Un doux clin d'oeil dédié à celles que j'ai emmenées vers tous les bouts du monde...
...et que j'emmènerai encore.
Je sais qu'elles me lisent et "l'aventure" est loin d'être terminée, ô que non !
Affiches de ma collection personnelle AIR FRANCE
Pour continuer le rêve : La saga d'Air France (cliquer sur chaque bandeau pour accéder aux chapitres)
BON VOYAGE !
PS. Je ne possède aucune action chez AF, juste de doux souvenirs de quelques hôtesses et de grands crus, hi, hi !
Anecdote de plusieurs séjours sur ces anciennes terres australes portugaises, le Mozambique, pays d'Afrique que j'aime et dont j'adore les habitants.
Je loge sur le front de mer, la Costa do Sol, dans un petit resort peuplé de rares étrangers : le Kaya Kwanga.
Des journées de travail, tôt le matin, tard le soir, sans heures, week-end ou non, soirées "africaines", ivresse de la liberté, des possibilités et du vrai vivre : le pied !
Mes loisirs ? Sillonner les parcs voisins d'Afrique-du-Sud (Kruger Park) et du Swaziland. Parfois un coup de zinc jusqu'au Cap ou aux chutes Victoria aux confins du Zimbabwe, de la Zambie et du Botswana, le rêve ! J'y vais souvent à Capetown ou à Victoria...
Ou batifoler avec ma "miss" dans les criques désertes de Praia do Bilene et autres plages dépeuplées...
Il s'appelle C., je le rencontre chaque soir, assis dans le caniveau, devant la pâtisserie de l'hôtel Polana, le plus somptueux du continent dans la plus belle capitale d'Afrique : Maputo, que les Portugais bâtirent et nommèrent Lourenço Marques, une perle. Chapeau bas messieurs de Lusitanie !
Je quitte le boulot chaque soir, moi le nanti bourré de meticais (le metical est la devise locale), avec en poche des tonnes de billets semblables à du papier-cul huileux, sale, illisibles à force d'être passés de poches suintantes en mains graisseuses, entre les doigts mutilés (mines) de hordes de bannis de la prospérité. Viatique indispensable pour la survie des miséreux nombreux en quête de quelque douceur...
Sous ces latitudes ensoleillées, des envies de douceurs me prennent, le Polana est réputé pour offir la meilleure pâtisserie de la ville. Des Cerbères veillent férocement devant les vitrines afin que les gueux ne les souillent pas de leur museau morveux et affamés. Shocking : les Sud-Af's et autres Blancs ou Noirs nantis détaleraient...
Le temps de garer ma "caisse", je franchis le seuil de ce temple du sucre, mais je vois le petit bonhomme assis, âgé de six ans à dix ans (personne ne sait là-bas) qui me sourit à chacun de mes passages. En sortant, j'ai toujours un gâteau pour lui et une parole d'amitié.
Plus je me gave de crème pâtissière, plus ma conscience se dévaste. Chaque bouchée fait rejaillir ma culpabilité d'être "autre", par décret d'un arbitraire dont seul le Destin anonyme a le secret...
N'y tenant plus, un soir j'emmène le meninho (petit) avec moi, on franchit la "frontière" visible qui sépare le luxe de la pauvreté extrême sous l'oeil ahurri des Cerbères qui nous toisent du haut de leur autorité de pacotille.
Etonnement des vendeuses, un gamin déguenillé, sans godasses, au t-shirt déchiré et pantalon en haillon, presque crasseux de la tête aux pieds dont les "ongles" n'ont d'ongles que le nom : l'horreur !
Remarques désobligeantes, invectives, il est avec moi, bla-bla, les gâteaux, bonbons et autres colifichets de nantis s'amoncellent dans le paquet.
C. dormira et mangera à la maison plusieurs jours, se lavera, connaîtra des instants d'amitié et de protection. le lendemain, on file tôt au marché africain faire provision de fringues, tatanes, cartable, peigne, savon, cahiers, crayons et autres nécessités vitales pour un môme de cet âge.
Plus tard, rendez-vous est pris avec un directeur d'école, C. est scolarisé et je paie d'avance... pour un an.
Le reste ? Il le donnera à ses parents qui pourrissent dans un de ces bidonvilles sur la route de l'aéroport, là-bas, où on ne les voit qu'en arrivant... ou en repartant, c'est selon. On ne peut que les voir, jamais on ne s'y aventure...
C'était il y a longtemps, pas si longtemps que ça, c'était avant la France où je m'emmerde et d'où j'fous le camp dès que j'peux.
C., qu'est-ce que tu fous maintenant, tu deviens quoi ? Tu dois bien avoir près de vingt ans aujourd'hui ? Tu me présenteras ta moça da Maputo ?
Espero que todo è bom para vôce...
En 2001, je me suis rendu pour raisons professionnelles deux fois à Buenos-Aires. Là-bas, j’ai traversé le Rio de la Plata pour me rendre en Uruguay où personne ne m’attendait ; un voyage que je voulais exprès à la mi-saison, pluvieux, gris, froid, mer inquiète, horizon bouché, rien de touristique. J’ai connu deux villes où j’ai expérimenté un terrifiant sentiment de vacuité, au point de craindre m’évaporer dans mon néant sans même mourir : Sligo (Irlande 1978) et Montevideo (Uruguay 2001). Même temps, même étape mentale, même angoissante vacuité, ce qui n’est absolument pas dans ma nature. Là, en ces lieux, j’ai ressenti ces forces qui voulaient me happer sans violence, lentement, insidieusement mais sûrement vers l’extinction. Pourquoi ? Je ne saurai jamais, du moins plus tard…
A Montevideo, j’ai logé dans un petit hôtel désert du vieux quartier, à trente minutes à pied de la Plaza Mayor. Un décor des fastes années ’30 dont j’étais l’unique passager d’un navire en dérive. C’était comme s’il m’attendait avant d’appareiller pour l’oubli ! Il y avait à l’étage une petite piste de bal et un piano muet depuis longtemps collé au mur. De très vieux programmes de variétés affichés aux murs, quelques fers forgés par-ci, des colonnades en stuc vermoulu par-là, un parquet ciré que personne ne salirait plus et des vitres qui donnaient sur l’averse. Et moi j’étais là, seul au milieu du vide, il m’a semblé que le parquet allait se dérober et que personne ne saurait que j’étais passé par là…
Dans le froid de la nuit, la pluie ayant enfin cessé, je suis allé vers le Centro et me suis retrouvé devant cette fontaine. J’ai enjambé le grillage, me suis assis sur sa margelle. Là, je devisais sur ce que je croyais être l’inconsistance de ma vie tourbillonnante et mes sentiments déchus entachés d’incomplétude. Comme à Sligo, j’étais arrivé au bout de nulle part, là où lorsqu’on se retourne pour y voir clair l’on ne voit que le reflet de sa propre perdition. J’étais mal, sans trop savoir pourquoi, comme une ambiance de fin de soi …
Alors, elle est arrivée dans la nuit, dans sa robe de mariée étincelante comme une étoile, en fredonnant avec son bouquet de fleurs en main. Elle a enjambé le grillage à son tour, est venu près de moi en sautillant, m’a souri, envoyé un baiser, puis s’est mise à danser comme une funambule sur la margelle en chantonnant. Dieu qu’elle était belle, une jeune latina toute en gaieté et pétillante de bonheur. Je la regardais sautiller comme un flocon de plume sous le halo des réverbères. Sa joie rayonnante explosait à quelques mètres de ma sombre et inexplicable solitude. Elle respirait de vie alors que sourdait en moi une dévastation inconnue et rampante !
Son jeune mari arriva une bonne dizaine de minutes après elle, en costume de noce lui aussi. Il chantait et me dit en souriant : Que bonita mi esposita (qu’elle est belle ma petite femme). Oui elle était belle, de cette beauté que je n’atteindrai plus et qui me ravira toujours. Ils firent un pas de danse sur le gazon, pour eux seuls car je n’étais qu’une sorte de fantôme ce soir-là. Ils virevoltaient devant la fontaine en riant de toutes les grâces de leurs corps qui bientôt conjugueraient leurs désirs. Ce soir, elle était l’Amour mais un amour pour lui, et c’est l’amour qui était sans moi...
Je les revois comme hier, les saluant en leur souhaitant mille vœux de bonheur, en castillan et en français, le langage de l’amour dit-on. Les tourtereaux m’ont souri et remercié avant de retourner à leur bonheur. J’ai repris mon chemin à pas lents sur les trottoirs déserts et mouillés vers l’hôtel de mes désillusions, avec quelques larmes qui n’étaient pas de pluie...
Montevideo (Uruguay 2001)
ARABIE SAOUDITE - Djeddah (Hedjaz)
Octobre 1985 à Avril 1986
L’Arabie entre rêve et réalité…
L’Arabie est un univers fascinant, un espace dont j’ai toujours rêvé depuis tout môme cloîtré au fond de mon pensionnat de banlieue. La faute à Lawrence et quelques autres ! C’est mon deuxième séjour dans le « Royaume ». On ne l’appelle ici jamais autrement car il est « unique » dans tous les sens du terme, surtout le plus démesuré, voire ubuesque !
Trois ans auparavant, une première expatriation en 1981 m’avait déjà appris la différence qu’il y a à « rêver » l’Arabie et la « vivre » : une antinomie détonante, parfois cauchemardesque !
On m’a posé souvent la question : qu’est-ce que tu vas encore foutre là-bas, ça n’tas pas suffi ? Purée, mais t’es complètement cinglé !
Oui, j’suis cinglé, sans doute plus encore : un majnûn (fou) possédé par les djinns (esprits mauvais) du désert ! Je suis revenu car je n’ai pas encore achevé mon « rêve d’Orient », pas celui de tous ceux que je vénère : C.M. Doughty, T.E. Lawrence, L. Massignon ou W. Thesiger, mais le mien qui sera « mon » rêve, celui qui bâtira ma légende !
Un fantasme qui vient de loin et qu’aucun « psy » ne percera jamais car il n’en possède pas la clef, et cette clef c’est l’amour, l’amour des Arabes dans leurs grands espaces inviolés, expérimenter une ivresse de l’être comme j’en ai rarement connue jusqu’à présent ni ailleurs. Je suis revenu dans le Royaume car il me tarde de découvrir ce que je n’y ai pas encore vécu, pour le meilleur et parfois le pire !
J'ai passé trente-cinq ans, voilà des années que je chemine sur les pistes de la foi et des sables. Je veux et dois, enfin savoir QUI je suis, en Dieu et hors de Lui !
Savoir si finalement tout n’est qu’illusion : mon Orient, mon rêve et ma soif d’absolu. Des illusions que je porterai avec moi et en moi, car comme l’écrivait T. E. Lawrence :
"L'appel du désert, pour les penseurs de la ville, a toujours été irrésistible. Je ne crois pas qu'ils y trouvent Dieu. Mais ils y entendent plus distinctement dans la solitude le Verbe vivant qu'ils y apportent avec eux".
Le réveil
Les Saoudiens sont courtois, réservés, puritains, excessivement pieux, souvent par sincérité mais aussi pur formalisme. Ils sont jaloux de leurs traditions mais néanmoins parfois ouverts avec l’étranger, sauf en Arabie centrale où j’ai vécu un an. Des étrangers qu’ils ne côtoient jamais, sauf cas exceptionnels : diplomatie, hautes négociations commerciales et financières, etc. Des étrangers qu’ils leur arrivent de rencontrer, à condition toutefois que nous respections scrupuleusement les limites géographiques et spirituelles où nous sommes confinés. J’inclus dans ces « étrangers » tous les « frères » musulmans qui ne sont pas du Royaume !
Ici, la religion musulmane est essentiellement pratiquée dans sa forme wahhabite. Une secte qui tire son nom de Muhamad bin ‘Abd-el-Wahhab (1703-1792), un prédicateur illuminé et fanatique de l’Arabie centrale du XVIII° siècle : mariage du « Coran et du sabre » de l’émir du Nedjd, Muhammad ibn Saoud. Une alliance qui a connu son apothéose lors des campagnes militaires pour l’unification du Royaume d’Arabie saoudite en 1932. L’artisan de cette épopée extraordinaire du XX°s, menée par un véritable héros de l’histoire arabe, est sans conteste le roi ‘Abd-al-Aziz bin Abd-el-Rahman as-Saoud, universellement connu sous le nom de Ibn-Saoud (1880-1953).
Depuis, outre les espaces sacrés de La Mecque et Médine, sévèrement interdites aux infidèles sous peine de mort, il n’existe aucune autre religion en vigueur dans le Royaume, ni même tolérée. Et encore, je ne parle que des religions dites du « Livre » : à savoir les chrétiens et les Juifs. D’ailleurs, aucun Juif n’obtiendra de visa d’entrée dans le pays, sauf s’il travestit sa confession lors de sa demande d’autorisation… Je dis bien « travestir » car les « sans Dieu » n’obtiendront rien de toute façon ! D’où les montagnes de Certificats de Baptême « bidons » qu’on mouille et chiffonne avant de présenter son dossier au Consulat saoudien de Neuilly-sur-Seine !
Quant aux autres religions, celles de l‘Inde, de l’Extrême-Orient ou ailleurs encore, il est inimaginable, et insultant, ne serait-ce que de les évoquer dans la mesure où elles ne sont pas considérées comme telles ! Les visas d’entrée et cartes de séjour (passeport intérieur) des peuples qui n’appartiennent pas au « Livre » ne mentionnent tout simplement pas leur religion. Le Royaume a un considérable besoin de main-d’œuvre, d’ingénieurs, médecins, professeurs et ouvriers qualifiés. Le pragmatisme l’emporte et… les autorités ferment les yeux pour attirer cette manne de compétences…
Les marées humaines d’étrangers qui peuplent le Royaume et les pays du Golfe (des populations qui dépassent largement en nombre celui des autochtones) ne sont « rien » pour les wahhabites comme je l’ai non seulement souvent entendu, mais sûrement constaté !
Cartes d’identité de couleur blanche pour tous les musulmans, de l’Indonésie au Maghreb, de l’Afrique à l’Europe en passant par les Amériques et de couleur marron pour les chrétiens. Quant aux « sans Dieu », je ne sais plus !
Au passage, je signale qu’à l’arrivée dans le Royaume aucun document national n’a plus cours. Le soi-disant Permis de conduire international n’a aucune valeur : on repasse son Permis de conduire, un examen renouvelable tous les mois si on effectue un séjour de moins de trois mois ! On effectue des visites médicales complètes et obligatoires à nos frais (souvent humiliantes) et, si maladie importante, c’est l’expulsion immédiate du Royaume. Le passeport d’origine est « confisqué » par le sponsor, remplacé par la fameuse Iqâma, la Carte d’identité saoudienne sur laquelle figure les noms et qualité du sponsor ainsi que l’invariable référence à la religion du détenteur.
Pas de séparation entre la mosquée et l’Etat (inconcevable) et donc pas de Code civil ou de quelque nature que ce soit comme il en existe dans d’autres états musulmans. En l’absence de tout corpus juridique tel qu’on le conçoit ailleurs, la Shari’a islamique constitue le pivot incontestable et incontestée de toute justice et toute jurisprudence…
La lumière
A l’occasion d’une soirée chez un Directeur de la banque, un fervent catholique engagé, je rencontre les Sœurs F. et C. vêtues de bures bleues, de sandales sans chaussettes avec, sur le chef, le voile de leur ordre : celui de la Fraternité Charles de Foucault. Elles ne déparent pas de la société ambiante ! Aucun signe religieux apparent, ni croix, ni autre symbole car tout est interdit dans le Royaume. Elles ont une cinquantaine d’années, toutes deux chirurgiennes et parlent l’arabe d’Egypte, du Liban et du Hedjaz couramment pour avoir déjà vécu et exercé une trentaine d’années au Levant. Aujourd’hui, elles exercent au magnifique hôpital de l’émirat ainsi qu’auprès de personnalités politiques et sociales éminentes de la région.
Conversations à bâton rompu de choses profanes et, évidemment, spirituelles. Des filles formidables comme on voudrait en rencontrer beaucoup. Grandes personnalités, fortes, assurées, sereines, apaisées, très cultivées, compréhensives et… tendres. Je les vois comme de vraies mères car je me dessèche depuis plusieurs mois, corps et âme dans ma solitude affective et charnelle, sans amis ni mêmes quelques copains, sans parler de copines car ici « ça » n’existe pas !
J’ai une existence fantomatique, presque fragmentée ; parfois je ne sais plus vraiment qui je suis, ballotté sans cesse entre mes aspirations ultimes et mes envies de décadence. Je ne suis pas St. Antoine et suis incapable de lutter contre les démons qui me dévorent. J’avais lu ces récits mais je ne savais rien de l’intensité de ces luttes assassines contre les « passions », celles qu’on réduit pudiquement à ceux de l’esprit : j’voudrais bien voir ceux qui ricanent !
Les sœurs m’invitent à venir les voir là où elles vivent, quelque part dans Djeddah. Il faut que je prenne des précautions comme elles disent : en Arabie on ne visite pas de femmes, sauf si elles sont de la famille. J’y vais, plusieurs fois. Quand on a des amies comme ça, on ne rechigne pas, et j’fais gaffe, très gaffe des délateurs qui traînent partout.
Mes « mères » demeurent dans un grand appartement qui n’est qu’une « cellule ». Une cellule consentie, aimée et aimante, pas celle que la justice impose. Des pièces principales communes et des chambres. Chaque chambre est dépouillée, une stricte nudité propice à la méditation et au repos, un coffre, une armoire, une natte posée à même le sol : c’est là qu’elles dorment !!!
Dans l’une de pièces, un peu plus grande, quelques images pieuses pour seule décoration et surtout une icône du Christ posée sur un socle, seule au milieu de la pièce avec une veilleuse qui vacille sur son bout de liège qui flotte sur un fond d’huile. Une ambiance d’orthodoxie bien de « chez moi » en France… et maintenant à Djeddah comme hier à Riyad !
Elles me questionnent sur ma vie en général, celle d’avant, aussi sur ma manière de « fonctionner » ici, mais aussi, et je m’étonne, de mes manques affectifs et de ma solitude d’homme de trente-cinq ans, paumé dans le vide !
Des femmes extraordinaires à qui je peux me confier, sans masque, sans travestir les mots ni fausse pudeur. Mon âme et mon coeur se mettent « à poil », : j’leur balance tout ! Elles m’écoute, me consolent, me rassurent et m’invitent à viser non plus haut mais juste à ma hauteur, sans forcer, sans renoncer. Elles ne jugent ni ne condamnent mes contradictions, mes lâchetés, mes trahisons, mes désirs forcément désordonnés. Tout explose en étincelles impures sur l’enclume qu’est le Royaume !
Elles savaient que dans ces bleds, on ne vit que pour bosser, au minimum soixante heures par semaines, parfois plus car l’informatique ça ne s’arrête jamais et ça merde toujours ! En plus, j’ai deux sites à gérer : l’un à Djeddah, l’autre sur le Golfe à mille cinq cents kilomètres d’ici, sans parler des agences disséminées dans des patelins derrière les sables, au nord, au sud : palpitant, mais crevant !
Pour me « distraire », je fous le camp chaque vendredi sur des centaines de kilomètres, loin dans le désert, avec une couverture, un camping-gaz pour m’éclairer et ma Bible Segond amenée en douce, cachée dans mon slip. Là, je suis seul sous les étoiles qu’on voit magnifiquement, seul avec Lui, seul avec mes illusions ? Parfois je vais « piquer une tête » dans une crique en mer Rouge…
Elles me disent : « Tu travailles trop, il faut que tu lâches du lest. Trouve-toi une occupation moins solitaire, selon tes convictions. Tu ne peux pas continuer à cheminer seul sur ton sentier, vois des frères et des sœurs qui partagent ta foi, il y en quelques-uns ici, des familles entières. On ne se sauve pas seul. Il y a un prêtre clandestin Irlandais qui est arrivé voici quelque temps. Il officie chez des frères. Une fois ici, une fois là. Si tu acceptes, tu peux lui prêter ta maison une fois par semaine pour des messes, une autre fois pour la catéchèse des enfants. Tu n’es pas catholique ? Mais ici il n’y a plus aucune distinction, il n’y a que ce qui nous rassemble : le même Seigneur ! ».
Avant de les quitter, je m’interroge : « Elles ont p’têtre raison et j’me f’rai moins chier si je donnais du contenu à mes divagations perpétuelles ». Je donne mon accord pour donner un « coup de main » et elles prennent mes coordonnées en me disant qu’elles me contacteront, ou le prêtre clandestin, un jour… Inch’ Allah !
L’Eglise du silence
Un jour, ou plutôt un soir où je bosse tard comme d’habitude, le Père M. m’appelle au bureau. Il parle anglais avec un fort accent irlandais puisqu’on me l’avait présenté ainsi :
« Hello (pas de nom au téléphone, jamais) I'm contacting you on behalf of common friends ! » (Salut, je vous appelle de la part d’amis communs !)
Bingo ! C’était l’anonyme qui appelait, avec la voix d’un gaillard solide, à la voix mûre. Il me dit qu’on doit se voir le surlendemain à un endroit qu’il me fixera, sans plus de précision. Le jour prévu, il rappelle :
« Pick me up at the gas station, Palestine Road, near the Sofitel, at 5PM”.
(Viens me chercher à la station-service, sur Palestine Road, près du Sofitel à 17h”.
L’après-midi, tout le monde fait une pause, entre 15h et 18h et on reprend le turbin jusqu’à… on sait pas ! Je file avec la voiture au point de rendez-vous. Je vois le bonhomme, un gars en civil d’environ vingt ans de plus que moi, chemise et pantalon, pas de veste. Il monte, on démarre et on « zone » n’importe où. La conversation est évidemment en anglais. Il commence :
« Je suis le Père M., je suis irlandais. Les sœurs F. et C. m’on parlé de vous, vous êtes un costaud qu’elles m’ont dit. Je suis prêtre du diocèse d’Arabie dont l’évêché est à Abu-Dhabi ou réside l’évêque X. Je suis là depuis un mois, depuis que les mutawas (police religieuse) ont arrêté le prêtre italien sur dénonciation et roué de coups avant de l’expulser à moitié mort sur une civière vers l’Italie ! »
Une histoire terrifiante qu’il me balance le cureton ! Mais… ça me plait ; je parle du défi, pas du sort du pauvre gars dont j’avais entendu parlé par des potes de Mondial Assistance qui l’avaient ramené « chez lui »… C’était un prêtre avec une « couverture » d’ingénieur - ce qu’il était d’ailleurs - qui officiait clandestinement pour la communauté italienne fort nombreuse dans le Royaume (ça construit partout) !
Le Père M. me parle de sa mission et du comment du pourquoi il est avec moi :
« Je suis veuf, ma famille est en Irlande. Après mon séminaire, le Pape Jean-Paul II m’a ordonné au sacerdoce à Rome l’année dernière ». Il me sort une photo du Pape avec lui se faisant ordonner au Vatican. Heureusement que j’étais assis dans ma voiture, j’en serais tombé sur le cul. Gonflé le pope, euh, le Père !
« J’ai été volontaire pour venir ici parce qu’auparavant j’ai longtemps bossé ici comme ingénieur en BTP. J’ai l’habitude, comme toi sans doute, alors il faut être prudents. On a besoin d’églises, mais je veux éviter d’organiser des messes aux mêmes endroits. En plus, avec les vêtements liturgiques, les ciboires, les calices, les hosties : c’est pas facile, et les gamins pourraient parler à l’école, tu vois où je veux en venir ? Tu vis seul dans un quartier central peu fréquenté m’ont-elles dit, si t’es d’accord, on peut cacher tout ça chez toi et organiser des messes une fois par semaine pour commencer, ensuite on verra… » !
Je me prenais déjà pour St. Marc, le compagnon de St. Paul, avant que celui-ci le largue quelque part à Chypre pour partir de son côté avec son cousin St. Barnabé !!!
- « OK, que j’dis, on fait comment concrètement ? »
- « Je t’appellerai chaque fois, tu ne m’appelleras jamais, t’auras jamais mon n°, et M. n’est pas mon nom. Tu ne connaîtras jamais mon nom, ni maintenant ni jamais, même quand tu quitteras définitivement le pays, tu m’en excuses. Tu me récupéreras chaque fois quelque part en ville, toujours dans une rue différente et tu me déposeras ensuite n’importe où je te dirai, en pleine rue également. C’est la règle, je suis désolé mais on ne peut pas faire autrement ».
J’avais l’impression de revivre l’époque des catacombes antiques ou communistes !
- « Et pour les fidèles, on fait comment ? »
- « C’est moi qui leur donnerai le lieu et l’heure où venir chez toi. Jamais plus de vingt personnes, à cause des voitures qui se gareront dans le quartier. Je leur dirai d’aller se garer jamais à moins de 500m de chez toi. Un habitant pourrait alerter les mutawas qui rappliqueraient aussitôt ! Tu sais qu’il est interdit de recevoir chez soi beaucoup de gens à la fois, messe ou pas ? ».
Oui, je sais tout cela : en Arabie c’est effectivement déconseillé, des collègues en ont fait les frais. Des familles d’expatriés qui s’invitent, dans la mentalité de ces abrutis de locaux, ça signifie alcool, nanas, stupre occidental et le toutim !!! Heureusement, on sait tout cela, lors de quelques soirées où l'on se fait suer, les flics ont vérifié les Certificats de mariage des uns et des autres, traduits et certifiés conformes par le Consulat saoudien du pays d’émission des visas. Un document à porter sur soi ou dans sa voiture si l'on est en couple ; surtout en dehors des ville, comme mon pote R.J. avec son épouse "légitime", en plein désert en 1982 à 150km de Riyad : les mutawas faisaient déjà hum, hum, la bonne "prise"… avant de faire une gueule de dépit et foutre le camp avec un sourire narquois dans leur américaine V8 qui bouffe du 30 litres au cent !
« On va organiser une messe vendredi soir chez toi, tu me prendras et je viendrai avec le matériel liturgique. On laissera tout chez toi après l’office, c’est plus sûr, t’es encore inconnu, seul, sans enfant ni personnel de maison ».
Les catacombes de sable
Vendredi soir : ils sont tous là, ils sont tous venus, comme dans la chanson, à papoter dans mon immense salon. Ma maison de 500 m2 pratiquement vide peut accueillir tous ces gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam ! Ils sont tous garés bien docilement loin de là selon la consigne. En plus, j’habite à 250m d’une petite mosquée qui me casse les oreilles jusqu’en pleine nuit avec son magnéto nasillard ! J’ai récupéré le Père M. à un certain endroit comme prévu. Le « matos » était déjà à la maison depuis l’après-midi. Le Père M. se prépare, ma table est transformée en autel avec une nappe consacrée qu’il a posée dessus avec les ornements nécessaires. L’office commence, les catholiques s’unissent à notre Seigneur, je m’éclipse… toujours cet étrange comportement d’y être sans y être vraiment, par peur d’y perdre ma « liberté » totale peut-être ?
Je suis, avec certitude, de ceux qui donnent beaucoup d’eux-mêmes et de leurs biens, en abondance, sans compter, même sans choisir souvent à qui je donne ; mais je pense aussi ne pas appartenir à ceux qui partagent, du moins j’en ai l’intuition. En l’an de grâce 1985, je ne sais plus qui je suis vraiment…
La messe clandestine se termine, tout ce petit monde repart par groupe de deux ou trois, en respectant quelques minutes d'intervalle à chaque sortie, le tout en silence afin de ne pas ameuter la rue déserte. Je planque le « matos », je range et nettoie les verres à sodas, eau, café ou thé. J’attends trente minutes puis nous sortons, le Père M. et moi. Je le ramène à un « endroit » qu’il m’indique au tout dernier moment et le dépose. Il me tape sur l’épaule, se penche et me dit : « Tu as été formidable, merci ! » et disparaît vite à pied dans la nuit, qui est aussi celle de mon doute et… de mon bonheur à la fois, celui d’avoir eu le sentiment d'être « utile » !
J’ai vécu cette expérience de « catacombe » plusieurs fois en quelques mois. Vient le temps de passer à la « vitesse supérieure » car, comme à l’armée, on crapahute d’abord avec la « biffe » avant d’intégrer les corps d’élite…
Destination danger
En 1986, le Père M. me charge d’une « mission », car c’en était une. Je voyage beaucoup pour la Banque, pas seulement à travers l’Arabie mais énormément vers les pays du Golfe, pour mon job et assouvir ma soif de découvertes.
« Tu es mobile, t’as les visas qu’il faut, ça serait bien si tu pouvais amener le courrier pastoral et les documents de la paroisse chez l’évêque à Abu-Dhabi (Emirats arabes unis). Si tu ne peux pas, je verrai autrement mais là, je suis coincé et ne peut pas m’en charger. Si tu pars et que tu te fais contrôler en route, on ne pourra pas t’aider beaucoup, faudra faire avec. Il y a beaucoup de noms dans ces papiers, des adresses, etc. je ne te le cache pas : it’s risky ! Tu peux dire non, je comprendrai ».
Il a suffi qu’il me dise risky pour qu’immédiatement ça me botte ! Je dis « go »…
Une semaine plus tard, je m’envole pour Dhahran sur la côte orientale, douane, contrôle à tout va, on ouvre ma mallette : de la paperasse et des dossiers, pas de photos ni objets litigieux, voire délictueux. Je change de zinc et file vers Abu-Dhabi.
L’évêque, informé de mon arrivée, m’attend dans le hall. Il vient vers moi, me serre chaleureusement les deux mains, papote avec moi jusqu’au parking. On monte dans sa Caprice Classic (j’adore) et on file à l’évêché. Ici, dans les Emirats, le christianisme est « toléré » derrière les murs, chez soi ou dans des églises planquées derrière de hauts murs, sans tapage ni publicité. Dans ces régions cadenassées par l’islam rigoriste, avec l’Iran de Khomeiny en face, on redoute le prosélytisme, même et surtout rampant. La compétition et la rivalité féroce entre les Arabes sunnites de la péninsule et les Persans chîîtes de l’autre côté de l’Ormuz, n’aide ni à la compréhension ni à quelque ouverture que ce soit !
Je donne les documents à l’évêque qui m’a préparé une chambre dans son complexe (église, école, réfectoire, salle de sport et de culture, etc.). On discute longuement des difficultés abyssales de toute pastorale dans la région, on aborde également mon orthodoxie, les Pères arabes des temps anciens dont quelques-uns d’Arabie et du Golfe, de la politique régionale, de moi, de tout et de rien…
Le lendemain, il me prête une voiture pour la semaine et je pars à la découverte des sept émirats de la fédération des E.A.U. dans l’ordre de leur importance : Abu-Dhabi, Dubaï, Sharjah, Ajman, Ûm-al-Qûwaïn, Ras-el-Khaïma et Fujeirah. Un périple solitaire, comme partout et toujours, qui me rend heureux de vivre une expérience de spiritualité « sous terre » et de visites de pays magnifiques que sillonna Sindbad le marin « sous le soleil d’Allah ».
Abu-Dhabi (E.A.U.) & Djeddah (Arabie) - 1986
ISRAËL - Tel Aviv (Aéroport Ben Gourion)
Avril 1986
Après mon "évasion" d'Arabie et mes aventures sur les deux rives de la Corne d'Afrique, je termine par Israël, afin de collecter le "tampon" israélien qui clôt la liste impressionnante de mes visas arabes collectés sur mon passeport depuis des années. Je savais qu'on ne me laisserait plus entrer dans ces pays, mais mon âme de collectionneur de visas est plus forte que les tracasseries diplomatiques ! Des passeports congestionnés de coups de tampon, j'en ai déjà conservés cinq et en aurai bien d'autres...
Un retour du Moyen-Orient que je crois définitif, mais que je sillonnerai à nouveau, sans aucun doute, les années qui vont venir !
J'ai terminé mon périple solitaire au pas de course à travers Israël et m'apprête à embarquer pour Paris. Une cavalcade depuis Tel-Aviv : un séjour au kibboutz Petah Kitva (La porte de l'Espoir) afin de visiter un couple d'amis Français ayant effectué leur aliya quelques semaines auparavant, Césarée et les stations balnéaires du littoral, Haïfa, la frontière syro-libanaise, la Galilée en tous sens, le Golan occupé, le kibboutz Ramot perché au-dessus du lac de Tibériade, la Samarie également occupée, l'incontournable Jérusalem, les rives de la mer Morte et pour clore mon chapitre, retour à Tel-Aviv.
Je largue ma voiture de location chez ELDAN et me précipite vers le hall de l'aéroport Ben Gourion car les queues sont longues pour des raisons de sécurité, plus qu'évidentes par ici. Vol El Al vers mon sweet home et ma famille que je n'ai vus depuis des mois !
Le panneau d'affichage n'indique pas de retard, je lis Paris Orly sur le tableau. Je suis à la fois rassuré et... angoissé à l'idée de retourner vers ce monde aseptisé - dans tous les sens du terme - où je me fais royalement ch......
Je porte un blouson léger en toile, un bagage de cabine et un sac lourd d'appareils Nikon et leurs divers objectifs de 35 mm à 300mm. Ni valise (surtout pas) ni rien d'autre... ce qui explique ce qui suit !
Discipliné comme un vrai Schleu que je suis, je fais la queue comme tout le monde : des tas de braves touristes en tenue de printemps venus là en Tours operators et en Comités d'entreprise, afin de découvrir ce pays fascinant et magnifique qu'est Israël. Ce, malgré les convulsions politiques régionales et l'insécurité qui en découle. Ils sont majoritairement Français avec pas mal d'Israéliens. M..., je me dis que l'appareil sera complet, j'espère que j'aurais une voisine de siège !
Un vrai capharnaüm de bagages sur les chariots, pré-visités et estampillés par la sécurité afin d'éviter la perte de temps au guichet final. Je me demande bien ce qu'ils peuvent trimbaler avec eux... pour les vacances !
Pré-contrôle des passeports, toujours dans la queue, et vas-y que j'te regarde, vas-y que j'te renifle, et qu'est-ce que vous avez là, bla-bla, des tonnes de questions qui n'empêcheront jamais un cinglé de monter à bord. Comme s'il allait se faufiler dans une queue alors que c'est plus simple de couillonner la police en passant par les zones techniques de l'aéroport !
Je me doute déjà qu'il y aura un "blème". J'ai le "pif" pour ça parce que j'suis pas comme les autres, j'suis un cas d'espèce ! Non que j'ai la gueule à "ça" mais j'offre de sérieux indices d'inquiétude à toutes les flicailles de la région. Et j'sais de quoi j'cause pour l'avoir expérimenté maintes fois ailleurs !
Arrive mon tour... pas de bagage ? J'suis bon pour "la question"... allez savoir pourquoi ?
Ils sont deux flics de l'immigration dont une superbe fliquette comme je les aime : une jeunette aux cheveux et aux yeux noirs qui me font "craquer" aussi vite que j'lécris. Un joli visage mat presque sexy, des seins comme je n'en ai pas dégustés depuis longtemps, cachés derrière son chemisier bleu ; bref, le genre de "nana" pour laquelle je ne rouspèterais pas si elle me collait une amende ! Nombre d'israéliens sont parfaitement francophones et elle me lance en français :
"Shalom, vous avez votre passeport monsieur, svp ?" Gracieux sourire au jeune blond et yeux bleus que je suis et vachement polie avec ça ; je fonds plus vite que sous le soleil d'Orient. Si elle n'était pas "en service", je pense que j'y serais allé tout de go avec mon baratin ! J'adore les femmes polies et courtoises, si en plus du charme elles ont de l'esprit : bingo, I'm the winner of the day (plutôt of the night) !
Avec un sourire un peu inquiet, je lui tends mon "bleu". Son collègue est là, tout près, elle l'ouvre et... déjà elle sourit moins et le mec me regarde fixement. Mon passeport est archi rempli de tampons et visas arabes, recto, verso, en haut en bas, pas un pouce carré de vierge. Si mes Arabes avaient pu tamponner la couverture, ils l'auraient fait !
Ils tournent mes pages et ont l'air surpris tout autant que je le suis chaque fois que je le compulse moi-même. Alors, la batterie de questions commence, sous l'oeil et l'oreille très attentives des gens autour de moi, curieux forcément qu'on s'attarde tout à coup sur le "touriste particulier" qui est dans leur rang...
- "Vous arriviez d'où avant d'entrer en Israël ?" Forcément, mon "bleu" est un tel merdier illisible de caractères arabes en tous sens, qu'on ne sait plus ni d'où je viens ni où je vais !
- "Je suis arrivé du Caire où j'ai pris un billet d'El Al juste après l'inauguration de la liaison". Ce qui est vrai, j'ai pris le deuxième ou troisième zinc après l'ouverture de la ligne entre Le Caire et Tel-Aviv, cinquante minutes de vol !!!
- "Et avant l'Egypte vous étiez où ?" me demande-t-elle. L'inquiétude autour de moi est palpable !
- "J'étais au Yémen, j'ai pris un Sana'a pour Le Caire". Les rougeauds alentours me regardent, comme si j'étais une méduse qui les aurait cramés en traître... La fille ne se démonte pas, peut-être en a-t-elle vu d'autres, ce qui m'étonnerait car dans la catégorie "bizarre", j'étais le roi...
- "Vous êtes resté combien de temps au Yémen ? Et avant, vous étiez où ?", poursuit-elle.
- "Je suis resté assez longtemps et j'arrivais de Djibouti !", que je lui réponds évasivement : je ne voulais pas me mettre "à poil" devant les Comités d'entreprise, ces gens seraient incapables d'appréhender, ne serait-ce qu'une seconde, mon genre de vie, tant ils sont à des galaxies de mon univers !
- "Et à Djibouti, vous y faisiez quoi et vous arriviez d'où ?" Je pressens l'apothéose qui vient...
- "J'ai baroudé en mer Rouge quelque temps pour me "détendre" parce que je venais d'Arabie saoudite !" La fliquette devait certainement comprendre dans quel sens j'avais "baroudé" chez les Blacks, surtout en arrivant de chez les Saoud !
- "Et en Arabie, c'était où ? Qu'est-ce que vous y faisiez ?", poursuit-elle, très professionnelle, très "flic". Je souris tout en glissant un regard vers son chemiser. Décidément, elle est "canon" celle-là avec son calot sur le chignon !
A ce moment précis, j'ai l'impression que la rangée est pour moi seul. Quelques "pékins" avant le guichet, les autres ont reculé de quelques mètres ! Bordel, j'suis pas un terroriste, quelles cloches !
- "J'étais à Djeddah et Dhahran, Directeur informatique de deux sites de production pour une banque. Trois ans avant j'étais à Riyadh, ingénieur-système pour un monstre du B.T.P." Je lui dis la stricte vérité pour me refaire une respectabilité auprès d'elle (on ne sait jamais, si l'avion était annulé !) et surtout à tous les peigne-cul qui me dévisagent de plus en plus... tout en écoutant l'interrogatoire... Quelle aventure, ils en auront des choses à raconter autour de leur machines à café !
- "Vous n'avez pas de bagage ? Juste un sac ? Vous pouvez l'ouvrir, svp ?". Vl'à que j'ouvre mon sac à quatre pattes dans le hall, avec tous ces cons qui me regardent. Les flics jettent l'oeil sur son contenu et constatent des tonnes de rouleaux de diapos ainsi que mes divers documents écrits en arabe ; même mes relevés bancaires sont en chiffres indiens, vas-y comprendre si tu jactes pas l'arabe ! Pas une ligne en anglais ; c'est comme ça chez les Saoud, on n'est pas dans un pays qui a des problèmes d'identité ! Je lui explique : ce sont mes fiches de paie, relevés de banque, documents administratifs, papiers d'identité et permis de conduire saoudiens, contrats professionnels et tout le toutim. Rien de bien passionnant, sinon exotique (très) pour celui qui n'a jamais vécu "là-bas"...
Le flic me laisse avec elle et fiche le camp ; pour pisser peut-être ? Cinq minutes plus tard, je le vois revenir avec deux lascars en costume civil, couleur sombre comme de bien entendu ! Ca y est, j'vais encore avoir droit à une séance d'interrogatoire "privé". J'vais louper mon zinc et... j'ai même pas le numéro de téléphone de ma fliquette au chemisier bleu et aux jolis seins !!!
Les "viandards chartérisés" me regardent partir, encadré de mes "anges gardiens" qui m'emmènent "à part", derrière un tas de sas, avec des mots écrits en hébreu auxquels je ne comprends rien. Curieusement, autant l'arabe m'est d'un extrême facilité à lire, pourtant c'est du cursif sans majuscule, autant l'hébreu je le lis difficilement ; pourtant les lettres d'imprimerie en hébreu, dites "carrées", sont moindres qu'en arabe, mais je n'y m'y suis jamais vraiment fait.
Là, ça devient sérieux que j'me dis : un bureau, une table, quatre chaises, des murs nus, tout comme au cinoche sauf que cette fois, c'est moi l'acteur et y'a pas de doublure. C'est clair : ils vont vraiment me faire ch... !
Tout de même sympas les gars : ils m'offrent du café et ne sont vraiment pas agressifs. Et vas-y que c'est reparti comme en l'an 40 avec les mêmes questions pour commencer. Ca, c'était de la "gnognotte", je m'attends au meilleur, quant au dessert, j'aime pas le sucré mais va falloir que je fasse avec !
"Aimez vous Israël ? Qu'est-ce que vous avez visité ? Ca vous a plu ? Est-ce que vous avez rencontré des israéliens que vous ne connaissiez pas et avec qui vous avez sympathisé, voire logé ? Etc, etc, etc. une conversation de salon très détendue, entre "potes". Sauf que la chaise en plastique est dure et que j'commence sérieusement à avoir envie de pisser ! Et pas de fenêtre tout autour, sauf cette porte par où je suis rentré... et sans doute des toilettes proches !
Je leur raconte DANS LE DETAIL ce que j'ai fait et qui j'ai vu, leur sors mes notes d'hôtels, de kibboutz, de bagnole, de restos, les "souvenirs" achetés aux Juifs, aux Arabes et mes pelloches de photos : the perfect road runner !!!
Je leur raconte ma quasi parfaite connaissance de l'histoire du peuple hébreu, du sionisme, de la Shoah, d'Israël et des conflits arabo-israéliens ainsi que ma sympathie pour l'idéal des kibboutzim en voie de disparition, bla-bla-bla...
Je sens bien que ce qui les intéresse "particulièrement", c'est que je "foutais" AVANT, en Arabie où je me suis "entarté" très longuement ! Visiblement, tout le reste, ils s'en tapaient, comme moi de mon premier falafel !
Assis sur ma saloperie de chaise qui me fait toujours mal, arrive le coup de Jarnac : ILS ME RACONTENT TOUT MON PERIPLE ISRAELIEN AU DETAIL PRES, du premier jour de mon arrivée jusqu'à maintenant !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Les gens que j'ai vus, mes amis Français de Petah Tikva, etc.
En mille comme en cent : j'étais avec les sbires du Shin Beth, les services israéliens de sécurité intérieure !
BALAIZES LES GARS, j'suis sonné, j'connaissais de réputation mais là, c'est un score de 100 à zéro. le "zéro", c'est moi bien évidemment ! Chapeau les mecs, ou plutôt : kippa les mecs...
Selon eux, je ne suis pas l'hurluberlu du hall de départ, là où attendent encore les charterisés !
Puis on passe à des entretiens "trop sérieux" que je ne raconterai pas, ni plus tard, pas même l'ombre d'un à peu près...
On en arrive au dessert que je redoutais : "Vous m'avez l'air à l'aise dans tous ces pays, etc, etc"
Comme me l'avait conseillé Papa, en d'autres temps et d'autres lieux "chauds" quand il sillonnait l'URSS avec sa Dauphine dans les années '60: il y a des conversations qu'il vaut mieux oublier et des sous-entendus qu'il vaut mieux refuser !
Au final, on me salue chaleureusement, quelques tapes sur l'épaule pour le désagrément, me ramène vers la sortie et me place directement au guichet pour ne pas avoir à me retaper la queue. Merci John Le Carré, quelques instants, j'étais l'Espion qui venait du chaud. car j'ai eu franchement chaud !
Mon premier geste est d'aller aux toilettes puis... voir si ma fliquette était toujours dans les parages... non !
"Passengers to Paris Orly, flight El Al n° ???, boarding gate n° ?, Have a good trip !"
Le zinc s'élève sur la Méditerranée : superbe. Une sacrée nostalgie commence à m'envahir. P.... j'ai dû être un Juif ou un Arabe dans une autre vie ? A part les misères du quotidien chez les Saoud, j'aime bien l'Orient.
Bing ! Je sens que ma nostalgie va vite se guérir. Elle est assise juste à côté de moi. Elle a vingt-cinq ans et s'appelle Shaked D., ce qui en hébreu signifie Amande ; j'aime pas trop les amandes mais des comme elle, j'en aurais bouffé des kilos ! Elle voyage seule et est belle à croquer la p'tite Ashkénaze : petits points de rousseur sur le nez qui lui vont à ravir, une frimousse de jeune israélienne dont les parents sont originaires de Pologne, des gambettes qui s'échappent de sa robe en mousseline (mon tissu préféré, le plus sensuel), une adorable poitrine, etc, etc.
Et v'la qu'on cause, qu'on rit, qu'on se charme tout le long du trajet, au-dessus des flots bleus de la Méditerranée.
"Ladies & gentlemen, please fasten your seat belts ; landing soon at Paris Orly !", annonce l'hôtesse.
Après mes précédentes variations orientales de 1981-1982, cette dernière virée de plusieurs mois se termine. Elle m'a mené de Paris vers la Syrie, de Damas vers l'Arabie, de Djeddah à Djibouti, de là au Yémen, de Sana'a vers l'Egypte, du Caire pour Israël et (déjà)... Paris-Orly !
La reprendrai-je bientôt ? Dieu seul sait quand, je m'y emploierai en tout cas...
Shaked est mon ultime cordon ombilical avec l'Orient, des souvenirs qui seront mon tourment dans l'insipide vie parisienne.
Paul Morand écrivait : "Quitter son pays est la plus grande joie, après celle d'y rentrer" !
On quitte l'appareil et on rigole encore en allant vers l'aérogare. Je la regarde, elle est belle. J'ai ses coordonnées...
La suite ? Désolé, j'la garde pour moi...
Shalom !
Dans le zinc et "chez moi" (Paris - Avril 1986)
SYRIE – Damas
Janvier 1986
Il fait froid, très froid, comme partout au Levant en cette période ; la neige est abondante sur le sommet et les flancs du Djebel Qassiûn qui domine le nord de Damas et veille sur elle. Damas : la ville habitée sans discontinuité, la plus ancienne du monde !
Dans l’immédiat, je veux divaguer dans la vieille ville, la citadelle d’un peuple vaillant, discret, et industrieux. Une austérité du comportement qui m'étonne. Le Syrien est fier, pointilleux sur les codes sociaux et religieux ainsi que sur l’honneur ; plus encore que les Arabes d’ailleurs, si cela est encore possible ! Si l’Europe de la Méditerranée possède ses insulaires qui ont le sentiment de l’honneur à fleur de peau, les Levantins comme les Arabes de la péninsule arabique, se nomment eux-mêmes Bani-al-Djazîrah. C'est-à-dire les Fils de l’île, car le monde arabe se révèle véritablement comme une île pour ceux qui y échouent sans repère…
Le Syrien est ouvert à la diversité, au savoir et au multiculturalisme ainsi qu’un farouche défenseur de son identité plurimillénaire qu’il revendique avec audace. Ce rigorisme, désiré ou subi, dans sa vie personnel ou nationale, le mène souvent à des excès dans la pratique du pouvoir et son mode de relation. Au sein de la famille ou de l’Etat, l’autorité y est incontestable et… néanmoins contestée, au prix souvent de sévères « retours de bâton » !
Comme la plupart des Arabes et autres Levantins, le Syrien est d’abord et avant tout un homme de « clan », cette fratrie qui allie les liens du sang à ceux de l’espérance commune. Ici, c’est l’islam qui est le ciment, mais pas seulement car le Levant tout entier est un paradoxe. Comme partout en Orient, le sentiment « national » est une abstraction étrangère, importée récemment, parfois comprise et acceptée, souvent incomprise car sans prise sur les réalités de l’Histoire et l’espérance de ces peuples.
Si les Bédouins de l’Arabie profonde n’existent plus à cause d’une modernité qui les a engloutis, les catégories mentales, culturelles et sociales sont restées présentes dans la psyché de « l’Arabe ». MAIS, car il faut l’écrire en majuscule, je constate que le Levant n’est pas l’Arabie et encore moins le Maghreb avec qui il n’a que de lointaines ressemblances, pas seulement ethniques ou religieuses ! Si des univers ne les séparent pas, ce sont au moins des galaxies…
En Syrie, co-habitent des Arabes de toutes confessions, non seulement des musulmans sunnites (majoritaires) et chîîtes, mais également de fortes minorités apparentées au mieux à des courants sectaires, au pire à des hérésies de l’islam ; pour ne citer que les principaux : les Druzes qui professent un certain degré de réincarnation et les Alaouites dont est issue la caste dirigeante de la Syrie depuis l’avènement des Assad…
Les chrétiens syriens sont également largement représentés, notamment sous les formes liturgiques du christianisme le plus ancien : les orthodoxes (églises grec-orthodoxes, grec-catholiques), les jacobites, les arméniens, etc.
C’est sur ce sol que les « chrétiens » ont été ainsi dénommés (Antioche). C’est là aussi qu’a œuvré Saül de Tarse, fanatique zélé de la Torah, missionné par les autorités religieuses de Jérusalem avec gens d’armes jusqu’à Damas afin d’éradiquer la secte naissante. Un mouvement jugé dangereux quant à la cohésion spirituelle des Juifs centrée sur le Temple. Arrivé aux portes de Damas, Saül y vivra une expérience mystique sur le dit Chemin de Damas ! Suite à son cataclysme spirituel, il se révélera être « LE fondateur du christianisme », celui par qui tout est arrivé : Saint-Paul ! On connaît la suite…
Outre que le christianisme dans sa forme orientale a contribué puissamment à la grandeur du Levant et durablement imprimé sa « marque » dans les consciences et l’histoire de la Syrie et du Levant, il reste non moins incontestable (qu’on s’en réjouisse bruyamment ou le déplore excessivement selon les points de vue) que c’est bien l’islam qui a été, est toujours, et demeurera probablement le « cœur vivant » le plus remarquable de l’identité de la région tout entière…
Je signale qu’il existe également depuis la Nuit des Temps, une communauté juive, rarement persécutée sauf au cours des explosions de haine et de meurtre des temps médiévaux et lors de l’avènement des nationalismes « modernes » de la fin du XIX°s et début du XX°s. Il reste à rappeler que les Juifs du Levant, s’ils ont souvent été, ou sont encore, ostracisés, cela tient moins à des questions spirituelles qu’à des raisons liées aux convulsions politiques du cours des âges jusqu’à nous jours, notamment avec la « question » israélo-palestinienne…
Mon chemin de Damas
Comme je l’ai écrit ailleurs, je suis en plein approfondissement de ma foi de chrétien orthodoxe. Non que je recherche des fondements matériels à ce qui est, et restera, du domaine métaphysique, mais je suis de ceux qui aiment voir, toucher et entendre de vive voix, les racines historiques et spirituelles de leur espérance. Je voudrais toucher l’invisible ! D’ailleurs, mon maître Jésus, que je préfère nommer Yeshouah Bar Yosef disait : Viens et vois ! Dont acte, me voici et je demande à voir… plein les mirettes !
Al-Madînah (la cité)
Je largue l'hôtel Tichrîne (Octobre) situé près du centre olympique de Baramkeh, pour une longue marche matinale vers le vieux centre à 2,5 km de là. Je ne m’attarde pas sur les édifices des quartiers modernes et franchis l’une des nombreux portes, je dirais plutôt "forteresses", afin d’atteindre le cœur de la vieille ville ceinturée de remparts. Sésames aux noms étranges qui permettent l'accès à « l’âme » de Damas : Bâb Sharqi (Porte d’Orient), Bâb as-Saghir (Petite Porte), Bâb al-Faraj (Porte de la Délivrance), Bâb as-Salâm (Porte de la Paix), Bâb Toumâ (Porte St. Thomas) et Bâb al-Amarah (?). Des « clefs de pierre » qui m’apparaissent comme autant de « serrures » condamnant l’écrin d’un trésor à contempler sans cesse…
Je pénètre dans la Madînah (cité) par l’immense souq Hamidiyeh, un lieu propice à toutes les embuscades sympathiques d’une nuée de boutiquiers bavards qui ont toujours des articles « rares » à vendre et dont j'aurais "grand besoin", comme si cette évidence m'avait échappée ! Soieries damassées, cuivres ciselés, flacons de cristal teintés, bois et senteurs exotiques qui émanent de toutes ces épices de tout l’Orient et d’Arabie. Je savoure l’instant, pas trop longtemps, car si tôt le matin, j’ai déjà la tête qui tourne ! Je me laisse perdre dans le lacis voluptueux composé d’étals, d’ateliers, de niches, de caravansérails antiques semi abandonnés, faisant une causette par-ci, acceptant un shaï (thé) par-là : un univers dont je ne me lasse pas, où le simple regard ou une main qui s’avance n’est pas une agression !
Je file fissa vers la mosquée des Omayyades, la splendeur de l’islam, « l’étoile » de tous les rêves des musulmans pieux ou non, mais aussi de ceux du « dehors » dont je suis, qui aiment l’art et la dévotion quand elles se conjuguent en harmonie. Mais avant d’y parvenir, je dois céder au rituel qui impose de traverser l’espace profane des souqs avant d’atteindre celui sacré des Omayyades. Pour cela, il me faut encore franchir l’arc de triomphe romain qui délimite les deux aires, sorte de transition spirituelle visible inscrite sous les semelles de mon indignité !
Ma course effrénée me fait oublier le froid, j'ai déjà chaud, je tombe mon blouson et poursuis mes grandes foulées de Stan Smith vers la Djamâ al-Ûmmawiya (mosquée des Omayyades) qui se dresse soudain devant moi et dont j’avais déjà aperçu, de loin, les flèches audacieuses de ses minarets.
Les Omayyades
M..., je n'ai pas de bouquin sur moi ! Les détails historiques de l’édifice, je les lirai plus tard. Il me reste à contempler ce chef-d’œuvre inégalé, un legs des califes de la dynastie qui a donné son nom au lieu saint : me taire et écouter ce que les pierres me racontent...
Beaucoup de Syriens âgés et d’intellectuels plus jeunes maîtrisent le français. Je sais que nous avons été présents longtemps dans la région, pas seulement à l’époque des royaumes latins - ce qui n’explique rien - mais aussi et surtout durant l'inique Mandat Français après la capitulation ottomane de 1918. Je crois, sans aucune certitude, que Pépé, officier de Polytechnique, a dû traîner dans le coin durant les années 1920. Je le savais sur le front de Verdun dès 1917 et les années qui suivirent, mais pour ce coup là, que ce soit l’entrée des Français à Damas en 1920 ou la révolte des Druzes matée violemment cinq années plus tard ? Officier du Génie militaire, je me demande bien ce qu’il serait venu foutre là ? Sûrement une légende… fausse ? Faudra que j’vérifie !
Dans l’immense cour de la mosquée, encore peu fréquentée à cette heure, un p’tit vieux m’accoste et me propose un bout de chemin dans l’enceinte gigantesque composée de marbre, voûtes, colonnades, coupoles, minarets, mosaïques, fontaines, arabesques en stuc ou bois précieux. Si le Paradis a un visage, il pourrait être celui-ci : ad-Djinna. Un lieu de prière sûrement, mais pas seulement : il y a aussi de nombreux bâtiments annexes : madâras (écoles) et quelques tombeaux qui entourent la mosquée. Le Papy me montre ces splendeurs avec passion et je me demande si son contentement ne vient pas plutôt de mon étonnement et de mon admiration ? Peu importe, le doux ‘ajûz (vieux) est visiblement content et je le suis aussi…
La mosquée, m’apprend-t-il, a été bâtie sur l’emplacement d’une ancienne basilique byzantine dédiée à Yahia Ben Zakariya, que je connais mieux sous son vocable bien de "chez nous" : st. Jean-le-Baptiste, le fils de Zacharie. Sa dépouille reposerait encore dans une chapelle de la grande salle de prière ! Bien avant, les cultes antiques y étaient déjà célébrés avec divers temples dont quelques vestiges romains encore visibles. Un lieu consacré qui remonte à la période araméenne qui y avait établi un sanctuaire voici 3 000 ans !!!
Tout à coup, je me sens peu de choses : cet empilement de cultes qui se superposent comme un mille-feuilles me laisse pantois quant au fondement et la pérennité de mes convictions… hum, va falloir que j'maccroche !
Je déambule à son rythme, un pas qui me ralentit, et c’est tant mieux, car en gharbi typique (Occidental) je suis en cavalcade perpétuelle et dois me mettre au diapason des Orientaux, des "gus" qui n’ont pas du tout la même « horloge intérieure » que moi, sans parler de leur conception du temps… tout un poème : Tissot et Breitling n'ont de succès que pour décorer le poignet !
Inflations métaphysiques pour quelques Livres syriennes !
Plus on déambule, plus j’laime bien le Papy, comme tous les « vieux » ; tant parce qu’ils incarnent un temps que je n’ai pas connu, que parce que j’adorais mon Opa viennois. Il débite son français lentement, avec des fautes évidentes pour un monsieur qui n’a pas pratiqué depuis le temps du général Gouraud ! Il est petit, doux comme un agneau et vêtu en costume civil du plus « chic » style levantin : une veste marron épaisse et très claire, une chemise jaune avec une cravate beige et… un pantalon qui devait être du vert à une certaine époque, à moins qu’il ne soit… franchement, je ne sais pas exactement ! Visiblement la mode par ici on s’en fiche et seul compte l’utilité essentielle que procurent les effets et les objets. Une constante que j’avais déjà remarquée ailleurs et… une leçon à retenir pour tous les cinglés du fashion club !
Nous devisons sereinement ; coup d’œil à droite, coup d'oeil à gauche, en bas et surtout en haut, là où les minarets s’élancent vers le ciel avec insolence. Sur l’un d’eux me dit-il, le Messie ‘Aïssa (Jésus) reviendra à la Fin des Temps. Mince, dommage que ce ne soit pas maintenant, on aurait été aux premières loges… quoique j'aurais paniqué sérieusement. Et si les Ecritures et le Coran disaient vrai ? J’en connais un qui ferait une sacrée gueule !
J'aime l'art et l'expression artistique, là, j’suis servi ras l’pompon ! L'architecture religieuse m'a instruit sur l'idée - surtout sur les fantasmes - que l'homme se fait de l'Être suprême. J’ai souvent tenté modestement de réfléchir à quelques comparaisons et similitudes entre l’art chrétien et l’art musulman ; notamment ce dernier quant au sens qu’avait ce balancement entre coupole et minaret, des manifestations architecturales, "apparemment" antinomiques, d’une même expression de la foi musulmane qui s'inscrirait dans la matière (?)
J’ai à l’idée que l'islam a ses minarets qui tendent leurs doigts vers le Ciel pour attester que le Dieu unique n'a rien à faire dans le jeu des hommes. Ca, l'idée n'est pas d'moi, c'est André Malraux qui écrivait que "les hommes mettent Jésus dans leurs affaires comme un voleur met un ciboire dans sa poche". L'islam de son côté insiste en ce que l'Eternel est insaisissable, inconnu, inaccessible et sans partage. Ite missa est...
D'expérience, et pour l'avoir côtoyé intimement, il me semble qu’en islam le sentimentalisme psychologique et le « risque » d'infantilisation qui en découle sont évacués. Ne serait-ce que parce que la distance entre le Créateur et sa création empêcherait toute intimité. Inversement, me vient l'image (floue, car je ne suis expert de rien) que la coupole des mosquées serait comme le « ventre d’une mère » où le musulman trouverait l’affection « maternelle » d’Allah, une tendresse qui "sortirait des entrailles d'une mère pour son petit".
Surtout - et cette fois l’ambiguïté est impossible - il existe une réelle intimité entre le Créateur et sa créature car le Coran proclame, non seulement la miséricorde et la compassion d'Allah, le Seigneur des Mondes et Maître du Jour de la Résurrection, mais il déclare surtout l’argument « béton » qui est qu’Allah est "plus proche de l'homme que la propre jugulaire de son cou" !
Alors, qu’est-ce que je dois penser de ce va-et-vient mystique (et bordélique en ce qui me concerne) entre le minaret et la coupole ? J’imagine qu’il s'agirait d'une tension perpétuelle entre le proche et le lointain, le connu et le méconnu, la présence et l'absence… Avec des réflexions pareilles, pas étonnant que mes profs de théologie et les ministres de ma paroisse pensent que j'irai loin dans le métier ! J’sais pas encore, pas assez saint, trop embourbé dans l’dur que j’suis…
Ouf, je fais une pause dans ma tête ; mes délires métaphysiques alambiqués me guident droit sur des récifs quelque part entre Charybde et Scylla ! J’oublie le p’tit vieux qui trottine vers le somptueux sanctuaire du calife al-Walîd ; il a pris de l’avance et il me faut le rejoindre fissa de toute la vélocité de mes Stan !
Pour la suite de la visite des Omayyades, lire Illuminations damascènes.
A l’issue de cette longue balade fraternelle, j’ai peine à quitter mon vieil ami. Je dois poursuivre ma découverte de la Madînah et lui, visiblement, aime à se reposer dans cette enceinte. Sans doute se fera-t-il un nouvel ami de quelques heures ? Je lui propose de partager une table dans le quartier mais il refuse poliment ; c’est toute la discrétion du savoir-vivre syrien qui s’exprime dans son refus courtois ; pourtant, je suis sûr qu’il en a certainement autant envie que moi ; sacrés usages, quand ils nous tiennent !
A cet âge, il me semble qu’on s’amourache davantage des « choses dernières » alors que moi, j’en suis encore à osciller scandaleusement entre les invitations gratuites du Très-Haut et celles, bien payantes celles-là, du profane le plus déjanté ! On ne se refait pas, du moins pas encore…
Baraka Allah-u fik ya akhi, mâ’ as-salâma wa ila l-lika… inch Allah !
(Que la bénédiction de Dieu soit sur toi mon frère, dans la Paix et à bientôt… si Dieu veut !)
Via Recta, la rue droite
Je me presse hors du sanctuaire pour rattraper la Via Recta, la célèbre « rue droite » de l’Antiquité, celle qu’a foulée le futur apôtre Saint-Paul lors de sa venue à Damas. J’ai un rendez-vous hyper important, fixé dans mon agenda spirituel voici déjà longtemps et qui ne figure pas sur mon calepin. J’y vais au flanc !
Je file à travers la vieille cité close dans ses remparts vers Bâb Toumâ (Porte St. Thomas), à la recherche du Patriarcat orthodoxe d’Antioche et de tout l’Orient dont je n‘ai pas l’adresse ! Au passage, je visite en coup de vent Kasr el-‘Azem (Palais Azem) et Kanissa Mariamyah (église Ste. Marie) : tant d’histoire et de spiritualité au pouce carré ! Damas, un musée à ciel ouvert…
En me perdant près de la porte St. Thomas, j’en profite pour flâner jusqu’à Kanissa Bab Kessane ou se dresse l’église St. Paul. En passant, j’aperçois une première église, Kanissa Hananiya (chapelle Ananie) : ça fait « tilt » dans mon cortex ! N’ayant pas de bouquin sur moi, je connais suffisamment « mes » Ecritures pour savoir qu’il s’agit de la maison d’Ananie, celui qui a rendu la vue au zélateur fanatique Saül, le futur « géant », devenu soudainement aveugle après son « illumination » sur son Chemin de Damas vers l’an 33 !
Les Actes des Apôtres prennent une tout autre dimension, historique encore et toujours. Ce serait donc là, à cet endroit précis que je peux voir et toucher, que Saül de Tarse aurait reçu « l’enseignement des choses du Christ » de la bouche d’Ananie ? Après sa « formation » Saül devient Paul lors de son baptême secret. Il demeurera quelque temps parmi la communauté recluse des « Adeptes de la Voie » : la secte naissante se fait discrète par crainte de représailles de la part des autorités. Devenu parjure et traître à sa mission, Paul est activement recherché par les sbires de la milice. Il quittera secrètement Damas, caché dans un panier qu’on fait glisser le long du rempart avec l’aide de ses nouveaux « frères » !
Je contemple ces lieux où l’évidence de la réalité des faits n’est plus contestable. Je lis la plaque apposée sur le rempart : oui, c’est bien ça, ça a bien existé et c’était là…
J’ai toujours aimé quand les éléments matériels me font frôler des doigts l’insaisissable, même si je sais qu’il est à jamais inaccessible !
Damas, Hôtel Tichrîne (Syrie - Janvier 1986)
DJIBOUTI – Mer Rouge
Avril 1986
C’est d'la faute à Arthur & Henry !
Djeddah (Arabie) – Avril 1986
Voilà des mois que je suffoque dans le royaume wahhabite ! J’ai beau y effectuer ma deuxième expatriation (la première en 1981-1982), rien n’y fait : ras-le-bol, et il me tarde de foutre le camp de cet univers de plomb… je me tire !
L’ennui pour les autres, c’est qu’il leur faut impérativement un Exit / Re-entry visa, ne serait-ce que pour quitter le Royaume une demi-journée, un sésame qu’ils n’obtiennent qu’auprès du sponsor qui en effectue la demande aux autorités, car il est le seul responsable civil de « l’expatrié ».
Et encore, les nouveaux qui débarquent ne savent pas que… leur passeport est « gardé » au coffre du lascar en question, disons plus simplement « confisqué » dès leur arrivée par leur sponsor ! En un mot comme en cent : on est placardé ad vitam aeternam, soumis au bon vouloir arbitraire du sponsor ou des autorités. Voilà qui me fait penser à ce pauvre type, un installateur Français resté bloqué des mois sur place à cause d’un différend commercial avec son « client » saoudien qui contestait les factures. Sa boîte, au top de la « solidarité entrepreneuriale » l’a carrément abandonné aux djinns du désert : il réussira à s’enfuir du Royaume en passant clandestinement la frontière yéménite, de nuit, à travers désert et montagne, pour le plus grand bonheur de sa femme et ses gosses qui le reverront une semaine plus tard ! Bien évidemment, dans ce cas comme dans d’autres tout aussi ubuesques et scandaleux, le Consulat de France, emberlificoté dans son inénarrable langue de bois diplomatique, ne sait pas de quoi ni de qui on cause…
En ce qui me concerne, j’men fiche : voyageant énormément à l’intérieur du Royaume et les pays voisins, j’ai toutes les bonnes raisons pour me débrouiller d’avoir au moins un Exit visa d’avance sur mon passeport… bien planqué au chaud au fond de ma poche !
Lors de mon premier séjour, on pouvait voyager à travers le Royaume. Aujourd’hui, c’est un la catégorique (non) : la carte de séjour précise l’émirat (région) dans lequel on réside. Impossible de quitter Djeddah pour Riyadh ou Dhahran ou n’importe où ailleurs ! Là aussi, mes « autorisations » permanentes me facilitent la vie en allant et venant à ma guise visiter et installer les agences bancaires disséminées dans toute la péninsule.
J-2 : Quelques heures encore en Arabie saoudite : le temps de prévenir un transitaire afin qu’il expédie mes rares effets en France ; je vais également tenter de revendre ma Toyota. Je ne préviens personne au risque de me faire bloquer à la frontière de l’aéroport en cas de « fuite ». Pas de préavis à mon employeur (contrat local) et laisserai tout sur mon bureau avec écran allumé et consignes de production chaque soir afin que tout le petit monde feutré de la banque ne se doute pas de ma prochaine évasion !
Je me rends à l’agence Air France qui me doit un billet gratuit pour avoir perdu mes malles du côté d’Addis-Abeba ou quelque autre trou perdu d’Ethiopie ou d’Afrique ! Je prends mes précautions maximum : pas de billet vers la France ni l’Europe, des fois que mes « zozos » aient la puce à l’oreille, car je ne suis pas le premier à tenter une « sortie » au forcing !
J-1 : Impossible de revendre la Toyota au souq des occasions sur la route de Ta’ïf, même au black à prix défiant toute concurrence ! Tant pis, je ne vais pas pleurer quelques milliers de riyals. Je ne perds pas de temps et file en direction de la banque et vide mon compte ; finalement je reprends le travail comme si de rien n’était. Je ne préviens pas mes quelques collègues européens, sûrement pas, tous des faux culs ! Seulement mon pote libanais G.S., un chrétien orthodoxe comme moi, le seul à être « au parfum », il ne parlera pas, comme il n’a pas parlé ou peu depuis les bombes sur Beyrouth !
J'apprendrai plus tard en appelant G.S. que mes boss ont découvert ma "carapate" de la façon suivante :
- Where is Mr. X ? did he come this morning, we're facing a lot of IT troubles...
- He left ! leur répond G.S.
- What d'you mean... "he left" ?
- He quit I guess... like A. did !
Tout est dit, je ne suis pas le seul : un collègue français, nommé A., avait déjà fait le coup... mais dans les règles !
H-12 : Dernière nuit au Royaume du Doute ; je contemple ma maison immense, désertée comme le vide sidéral dans lequel je vis depuis des mois. Des cogitations quotidiennes à n’en plus finir, une solitude sexuelle et affective qui me rend captif de mes désirs. Une saison en enfer durant laquelle mes prières et mes fantasmes ont ravagé ce qui fait de moi un homme ! Je regarde pour la dernière fois ma chambre du rez-de-chaussée avec mon lit que je retrouvais souvent le soir ensablée jusqu’au bas du sommier par jours de grand vent du désert. Une saloperie qui s’insinue par tous les interstices jusque dans ma barbe ! Ma maison de Djeddah est aussi vide que l’est mon avenir ; un avenir qui me fait peur, sans filet si j’échoue ; je ne sais pas vers quel destin je vais, mais j’irai…
Jour J : Tôt le matin, je file d’abord au bureau et dépose mes clefs de maison dans mon tiroir avec mes documents administratifs ; je prends un kahwa et halawouiyat sharqiya au bistro en face (café et pâtisseries orientales) ; je contemple une dernière fois la façade de la banque : pas des mauvais bougres, il y a pire, mais le bled est franchement invivable, où alors j'suis encore trop jeune ou je n’fais pas assez vieux, 35 ans tout juste !
Aéroport international : Je gare ma Toyota et laisse les clefs sur le tableau et les papiers dans la boîte à gant : qui la veut la prend, bonne pêche ! Je prends mon sac et je file…
Hall de départ : Je ne suis pas un délinquant mais me souviens de Midnight express et ça augmente mon inquiétude. Comme Brad Davis, un trafiquant celui-là, mon cœur tape la chamade et j’ai la trouille : s’ils savent, qu’est-ce que je vais devenir ? Comme l’autre qui s’est torturé les méninges pour s’en sortir via le Yémen ? Je connais la région de Najran comme ma poche : un exploit !
Et les flics de l’immigration, est-ce qu’ils savent déjà ? Je m’approche du guichet ,sagement planté devant la ligne jaune ; encore deux ou trois types devant moi et je sue de plus en plus car il est déjà midi ; je vais tomber, je prie le Seigneur ; une envie de chier me prend. Ca y est, c’est mon tour, me voilà devant la shurta (police) : passeport, Exit / Re-entry visa, il vérifie ses listes ; mes jambes me tiennent je ne sais pas comment ; Ouf, il me file lentement un coup de tampon : ta’shira al-khuruj qu’il inscrit sur mon « bleu » (visa de sortie) ; étonnement car il me lance un safara tayiba (bon voyage) : rare témoignage de sympathie de la part de tous ceux que j’ai connus avec un uniforme sous ces chaleurs !
Zone internationale : Je ne serai vraiment tranquille que lorsque j’aurai le cul installé sur Air France ; j’attrape le vol qui vient d’arriver de Paris et qui continue vers le Kenya et La Réunion. Moi, je descends à Djibouti, pour le meilleur et le pire. J’men fous de crever là-bas, j’veux pas crever chez les Saoud… Trente-cinq ans : je veux encore vivre vraiment,comme un homme, pas comme un pur esprit désincarné dans mes prières et mes renoncements : je veux poursuivre mes rêves pas les étouffer, repartir à l’aventure sur les mers, traverser d’autres déserts, crapahuter d’autres hauts plateaux, voir de nouveaux paysages inconnus mais surtout, surtout je veux rigoler, faire la bringue, baiser comme un dingue toutes les filles de la Corne d’Afrique, parce que l’abstinence systématisée et sévèrement contrôlée des wahhabites, avec tout le toutim qui s’ensuit si « délit », y’en a marre…
Air France - 15h : Le Boeing 707 s’élève : la baie et la mer Rouge sous l’appareil, la ville de Djeddah, immense, active et cosmopolite. Ce qui était mon enfer quelques instant auparavant m’apparaît tout à coup bien inoffensif à cette altitude ! Djeddah, la grand-mère en arabe, que la tradition dit être le lieu de sépulture d’Eve, LA femme par excellence ! J’an ai de la merde dans les yeux…
L’avion n’est pas plein, pas mal de femmes qui rejoignent leur mari ou père en garnison à Djibouti, quelques touristes s’arrêteront à Nairobi, d’autres continueront vers Saint-Denis-de-La-Réunion. On ne sert pas à boire de suite sauf boissons sans alcool. Tant que l’appareil n’aura pas quitté l’espace saoudien, l’alcool reste sous clef. On ne survolera ni La Mecque ni Médine (dans l’autre sens) des aires sacrées interdites aux « infidèles ». Là, maintenant, je suis un infidèle… et le serai encore plus dès mon arrivée en Afrique !
Soudain, à travers le hublot, il n’y a que la mer Rouge à perte de vue. Les hôtesses préparent les chariots et passent dans les travées : Monsieur, alcool, soda ou eau ? Une bière, une bonne vieille Kro bien d’chez nous, qui fleure bon l’Alsace, même dégueulasse, j’apprécierai…
Voilà des mois que je n’ai pas bu une goutte d’alcool ; même à moins de 5° ça me chauffe immédiatement le cortex ; et v’la que j’ai des visions ! Sur les sièges d’à côté, au-delà de la travée, des femmes assises, jambes remontées sur les dossiers face à elles, robes imprimées en fine mousseline qui glissent en remontant le long des cuisses, fines bretelles sur leurs épaules et leurs seins que je devine et que je veux, chevelure relevée ou en liberté de toutes teintes, je sens leur odeur, celle de la féminité : une sensation d’ivresse prélude au paradis !
J’arrive d’un pays ou une simple caresse peut envoyer au pilori ou au fouet, au mieux le scandale. Et là, maintenant, je regarde ces femmes si belles en me foutant de toute convention, bienséance ou retenue. Je les désire avec un immense merde craché à la barbe de ces piteux Tartuffe, gardiens de la morale, esclaves de leurs certitudes abruties et engoncés dans leurs tobah tâchés du sperme de leurs fantasmes refoulés…
Mon regard est hypnotique car je suis en suspens entre illusion et réalité : le choc d’un retour vers ma « masculinité » ; ça doit se voir ; les filles reposent leurs pieds à terre et baissent leurs robes tout en discutant avec une hôtesse qui passe. Je me souviens des bribes de leur conversation :
- Vous êtes sûr qu’il est « bien » le gars à côté ? demande la fille.
- Ne vous inquiétez pas, d’où il vient, ils sont tous comme ça : c’est dur là-bas !
La stewardess avait tout résumé en quelques mots : fermez le ban, je m’endors…
Djibouti – Mars 1986
Enfin, l’Afrique, ou plutôt sa Corne. C’est l’atterrissage du soir et il fait déjà nuit noire, c’est la cas de le dire ! Pas d’adresse, ni nom ni contact : un drop africain comme j’en connaîtrai sûrement d’autres plus tard ? Je n’ai que mon minuscule sac et mes appareils de photo lourdingues ; je voyage avec rien, tout s’achètera au marché pour quelques misérables sous. Rien à laver, jamais, le linge sale, je le balance et en rachète aux étals !
Le microscopique hall d’arrivée est un merdier comme seule l’Afrique en a le secret ! Une bousculade de chaleur, de cris, d’embrassades (ça passe par toutes les portes), une odeur de sueur à dégueuler, des mômes qui piaillent, mes « blanches » qui s’énervent : un capharnaüm indescriptible…
Ici, comme ailleurs, pas de visa, on s’en fout, il n’y a que les billets crasseux qui comptent. Les formalités se déroulent en moins de deux minutes : j’adore ces pays soit disant corrompus (la bonne blague, chez nous tout est clean) où l’on trouve des fonctionnaires mal payés, voire pas payés du tout et qui se « paient sur la bête » pour cause de familles très nombreuses à nourrir. Ici, tout s’arrange toujours parce que la vie n’est qu’un vaste arrangement !
Centre ville (?) : Le « centre » il n’y en a pas vraiment, ou si insignifiant qu’on ne s’en aperçoit pas ; partout c’est le centre ! Pour me repérer il y a la place Ménélik et son unique Café de Paris, pas si unique puisqu’on en trouve partout sur le continent ; des bâtisses basses tout autour, des rues qui se coupent à angle droit et partent de chaque côté vers on ne sait où ; bref, un ancien comptoir colonial d’une époque que j’aurais aimé vivre…
Un vieux taxi pourri me trimbale de l’aéroport vers une placette envahie de carrioles, de motos déglinguées, vélos, animaux de trait et des piétons qui grouillent partout. Ca aussi ça doit être un « centre » ? En tout cas, ça y ressemble… Le taxi se fraie péniblement son chemin à grands renforts de coups de klaxon, de volant et autres gueulantes à travers ses vitres… qui n’existaient plus depuis belle lurette !
Il m’indique un hôtel minable, pas une ruine tout de même, dont j’oublie le nom mais… de bon standing me dit le petit Afar (ou Issa ?) édenté, un type sympa qui rigole tout le temps…
Son rire enjoué est celui que j’ai déjà entendu ailleurs : la satisfaction de la commission qu’il va « palper » par le « taulier » pour lui avoir débusqué ‘l’oiseau rare » ! C’est de bonne guerre, on gagne sa croûte comme on peut…
Larguez le sac ! : « L’hôtel » devait être aux normes avant la pantalonnade suivie de la déculottée italienne en Ethiopie ! Une façade lépreuse et craquelée, deux colonnes sous le lobby d’entrée vermoulu, des vitres à peu près transparentes et des jarres en terre cuite qui avait dû contenir des fleurs lors du dernier passage d’Arthur Rimbaud ! Partout, des couleurs murales dont je me demande s’il n’est pas temps de changer mes lunettes…
A l’intérieur, un comptoir, mais alors vraiment un comptoir comme au bistro, des tonnes de paperasse dessus et autres débris des beuveries précédentes, des casiers à clefs (toutes là, et pour cause), un carrelage au sol écaillé dont l’émail avait foutu le camp depuis la Reine de Saba et au plafond, je n’en crois pas mes yeux : des pales d’hélice qui couinent péniblement brassant l’air qui n’existait déjà plus depuis que le dernier « client » l’avait respiré… sans l’expirer tant il est rare ici !
Un décor digne du « réalisme » cinématographique français (ou des plus mauvais, c’est selon) des années ’30 à ‘50 ; du coup, je ne sais plus dans quel film je suis : Pépé le Moko, Le salaire de la peur, Les héros sont fatigués ou Le dernier des Ferchaux, pour ne citer que ceux que j’aime le plus. Une atmosphère glauque, de désespérance, de moisissure et de non-retour propre à mythifier ce qui n’est qu’un cul-de-sac qui n’est pas seulement géographique !!!
Malgré quelques sursauts compréhensibles après tout le luxe saoudien, finalement je me satisfais d’endosser les costumes de Jean Gabin, Yves Montand, Charles Vanel, Curd Jurgens ou Jean-Paul Belmondo !
Ma « turne » est à l’étage, seulement quelques chambres sommaires qui ne ferment pas ; je coince une chaise sous la poignée avec un verre Duralex en équilibre sur le dossier : si ça ne casse pas en tombant, ça fera un boucan de tous les diables qui me réveillera si quelqu’un entre sans prévenir ! A chaque aventure, la question primordiale, celle qui détermine la suite des événements : où vais-je planquer mon fric ? Car du fric, j’en ai, un tas, des liasses à n’en plus finir de riyals saoudiens en rouleaux, à parité égale avec le dollar qui est très haut ! Je m’arrange avec le patron qui possède un énorme coffre dans ce qui lui sert de bureau ( ?), une antiquité comme on les devine dans lArsène Lupin, sans clef de préférence (je vérifie), à quatre codes et c’est moi qui les modifiera et les changera deux fois par jour ! Je le loue lui demandant de sortir ses affaires, pas d’histoire, je règle cash d’avance, comme pour la piaule pour au moins une semaine. Ensuite, on verra : j’ai la vie devant moi avec ses bars, ses filles, le boutre pour partir au large, les îles et les côtes en face, tout ça se bouscule dans ma tête…
Pour l’instant, il fait une chaleur de laminoir, je sais que je me trouve dans une des régions les plus chaudes de la planète et, sans ma Tissot achetée « là-bas » avant le départ, je ne saurais trop quelle heure il peut être : il fait trop sombre, trop lourd, trop chaud, trop tout… le pied ; ça y est, ça revient !
Café de France : The meeting point de tout ce qui se vit, se trame, se trafique, se négocie, s’achète et se vend à Djibouti ! C'est-à-dire qu’hormis les « rades » alentours, tout ce qui compte (au propre comme au figuré) se réunit dans ce Clochemerle : un vestige colonial plein à craquer du matin jusque tard dans la nuit, surtout la nuit… Essentiellement envahi de Français, Arabes, Afars, Issas, Somalis et Ethiopiens, en sus de tous les fils de Neptune, depuis l’océan Indien à la mer d’Oman sans oublier ceux de la mer Rouge : une Babel de marchands, navigateurs, commerçants, militaires et l’inévitable cohorte de « putes » souvent occasionnelles (elles le sont pratiquement toutes, tant la misère y est endémique) à la recherche de celui qui les aimera assez pour les extraire de cet enfer !
A peine attablé devant MES bières (je me rattrape) déjà les questions fusent des voisins de table :
Qui êtes-vous ? D’où venez-vous et la question qui tue : qu’est-ce que vous êtes venu faire là ?
Je réponds aux premières interrogations et ne sais quoi dire ensuite ; c’est alors que je lâche, fier de ma superbe, cette magnifique réplique qui n’est pas de moi et qui m’avait tant marqué pour avoir lu André Gide dans Voyage au Congo (1926-1927), une boutade dont je me gargarise tant elle me ressemble : j’ai attendu d’arriver ici pour le savoir… Effet garanti, un intello parmi eux !
Puis, du bla-bla, des politesses au rabais, des je vous en prie par-ci, mais faites donc par-là : je me demandais si la civilisation policée avec ses codes de savoir-vivre était véritablement parvenue jusqu’ici ? Contraste avec les « filles perdues » qui passent entre les tables des nantis et s’asseyent sans qu’on le leur demande. Ici, on paie le coup avant de le « tirer » ; les quelques francs dérisoires des bières et sandwichs évitent les salamaleks pudibonds et les minauderies hypocrites des « chochottes de chez nous » ! Moi, les « putes », je les aime et les ai toujours aimées, surtout ici et ailleurs, sans forcément découvrir leurs talents horizontaux… sauf cas d’urgence, et là, c’est sacrément l’alarme !
Soleil de nuit : Elle se prénomme Tsahaï Riddim, ne cause pas le français, juste un peu d’arabe ; moi je parle déjà mieux l’arabe qu’elle ; ça tombe bien car son prénom amharique est compliqué ! Je l’appelle Shams, le soleil en arabe, puisque c’est ce que signifie son nom en amharique. Elle vient d’Ethiopie et est belle (trop) et jeune (très) sans qu’il me soit possible de lui donner un âge ; elle pourrait avoir 15 ans comme en avoir 25 ; ici on ne sait jamais car on ne peut pas savoir ; elles-mêmes ne le savent pas !
D’ailleurs peu m’importe, ce qui me presse c’est sa peau couleur muscat, sa coiffure lisse, son sourire, son écoute, ses courbes, ses seins et le reste. Pour couronner le tout : sa magnifique ligne élancée et sa haute taille, comme pratiquement toutes les filles de là-bas : une Vénus et pas seulement pour des types comme moi, mais pour tous ceux qui débarquent de leurs « pays de l’orgueil » avec leurs interdits, leurs frustrations, leurs manques affectifs ou charnels !
A Djeddah, quelques collègues vivaient avec des filles de la Corne d’Afrique qu’ils avaient ramassées dans les ruelles, sans papier ni statut, à la dérive. Des filles qui avaient été jetées dehors par des familles saoudiennes qu’ils avaient achetées à des passeurs. Des filles à tout faire, vraiment tout et qui ne franchissaient jamais les hauts murs des demeures de leurs « hôtes » !
Comme dit l’autre « j’aurais pu », notamment chez un ou deux de mes collègues Français qui, à chaque visite, me proposaient « la botte ». Jamais je n’ai pu, malgré les ravages de la continence ; ma lente dépravation n’allait pas encore jusque là, peut-être plus tard, qui peut savoir ?
Du coup, de ces rencontres « particulières », j’ai appris quelques mots d’amharique, en prévision du jour où je me tirerais…
Histoire de ne pas paraître sauter trop vite sur Shams, je lui dis quelques mots :
- Tenastiligne (bonjour)
- Kouche bel (assieds-toi)
- Echi (OK)
- Tetchi bouna, chaye, weha ? (tu bois du café, du thé, de l’eau ?)
- Endeguena ? (encore ?)
Peu habitué aux pratiques, j’apprends qu’on ne « paie » pas ces filles, du moins pas comme on l’entend : on fait un bout de chemin avec, le temps qu’il faut, un jour, un mois, un an, ainsi va la vie ici. On les dorlote, les protège, les habille, les nourrit, les loge, les éduque aussi parfois. De vraies petites femmes, avec qui la tendresse peut devenir sincère. Moi, ce style de relation me convient car la valse de mes désirs en devient moins stressante, moins culpabilisante. Je bazarde mon moralisme de sainte-nitouche dans le caniveau ; quand j’étais seul, on se foutait bien de savoir quelles pouvaient être mes peines d’enfant gâté, paumé quelque part « là-bas » !
Mon plaisir, celui qu’on voulait m’interdire « là-bas » ou dans nos conventions bourgeoises, mon plaisir d’un instant, de quelques jours ou quelques mois, je le prends là maintenant, comme si on allait me le voler demain à jamais : je le dévore à pleines dents, de toutes mes forces, toute mon âme, tout mon sexe ! Et je sais que je ne suis ni pur esprit, ni zombi émasculé, encore moins un salaud. Je suis de sang, de sperme et… d’esprit, dans toute la dimension de ma détresse et de mes espérances exaucées ou déchues !
Car j’aime toujours celles que j’aime d’amours fugaces et fragiles, Shams, a, b, c, … x, y et z !
Ash-Sheytan : C’est ainsi que s’appelait le boutre de Henry de Monfreid, Satan, notre diable à tous, celui que Juifs, chrétiens et musulmans partageons le mieux : au moins, on est d’accord sur l’essentiel ! Le vieil Henry, tu m’en as filé des envies de « foutre le camp », coincé dans mon dortoir d’internat avec un larmoyant à ma gauche, un autre pleurnichard à ma droite. Nous étions très mômes mais je me levais la nuit pour passer sous le rideau d’acier et contempler la lune accrochée sur le faîte du clocher d’en face : toujours ces incessants rêves d’ailleurs, de gens qui pensent différemment, de ces autres « moi » qui sont mon reflet et que je ne connais pas. Il y eût d’abord Lawrence, celui qui a allumé tous les incendies et qui m’ont consumé jusqu’à présent ; ensuite, il y a eu toi Henry, avec ta gueule taillée au couteau, ton pagne, tes micmacs, tes vérités et tes mensonges. C’est à cause de tes « conneries » que je suis allé dans la Corne d’Afrique, réécrire quelques pages de tes aventures avérées ou fausses, et qui seront bien à moi celles-là !
Sans parler de toi p’tit Arthur, poète, vagabond, obsessionnel de l’indépendance, comme moi ; mais aussi parfois « pédé » avec ce con de Paul qui t’a pris le choux et que t’as plaqué. Toi aussi, t’es venu te paumer à Djibouti, en Ethiopie et au Yémen, comme moi maintenant, sauf que j’suis pas « pédé », vraiment pas alors : j’aime les filles, beaucoup trop ; pardonne-moi p’tit Arthur ; j’taime tout de même et j’viendrai te l’dire à Charleville, plus tard...
Destination danger : Quarante-huit heures passées dans le chaudron de sel et déjà, avec ou sans Shams, je m’emmerde, je ne suis pas venu pour me liquéfier dans cette ambiance émolliente qui me vide de toute mon énergie : je fonctionne au ralenti, je pense léger, je picole trop, je glandouille trop, je baise trop : tout est « trop », mais pas dans le sens où je le veux ; faut que j’me remue !
Partir vers l’intérieur, en direction des lacs de sel, ceux d’Abbé et d’Assal, véritables enclumes de +60°C à l’ombre, aux confins de l’Ethiopie ; j’ai l’habitude de l’Arabie centrale et du sud en plein été mais tout de même ! De là, filer ensuite sur les hauts plateaux éthiopiens et remonter vers Addis-Abeba ; surtout pousser plus loin vers la Nubie, découvrir les antiques monastères coptes orthodoxes. De formidables forteresses accrochées au flanc de vertigineux précipices ou enterrées sous terre ! Je connais ceux d’Egypte, des solitudes désertiques implacables de sel et de feu du Wadi Natrûn. Une expérience à poursuivre sur cette parcelle d’Afrique qu’aucun conquérant n’a jamais soumis depuis l’aube de l’humanité : Lalibela, Axoum, Gondar, le Tigré….
Un trip que je ne peux pas faire, on ne me laisse pas entrer : trop dangereux, je ne vais pas encore me farcir des passeurs pour finir rançonné ou atterrir dans un no man’s land où je disparaîtrai ! L’Ethiopie sort tout juste de la famine, des bandes armées terrorisent les villages et les « cocos » viennent de prendre le pouvoir… merde, raté !
Le Nakouda : Si le continent Noir est interdit, la mer Rouge ne l’est pas, du moins je le crois. Je file à « l’hôtel », demande au patron de m’envoyer des mariniers susceptibles de se louer pour partir en mer avec leur équipage. Bingo ! Deux se présentent, on discute dans un français approximatif mêlé d’arabe. L’un deux avait franchement une bonne gueule de loup de mer, sans âge lui aussi, rachitique comme une racine de myrrhe. Lorsque je lui demande son nom, il me dit : appelle-moi nakouda, le capitaine ! Je sais avant même de mettre mon orteil sur son boutre qu’il demeure seul maître à son bord… et entend le rester !
On est d’accord sur le prix : une semaine, seul avec lui et son équipage, sans autre passager touriste ou non : l’équivalent de huit mille francs français : top là ! Je lui file la moitié pour l’accastillage et les provisions, le reste à la fin de l’expédition. Marché conclu, je veux partir…
Rendez-vous est pris pour le lendemain dimanche. Je m’assure que mon fric est toujours au coffre, il y est, je change les combinaisons et peux y aller ; grand sourire indéfinissable de « l’hôtelier » qui… m’inquiète ! Si jamais cet enfoiré, etc… on verra bien !
1er jour, dimanche : Sur le quai, j’avise le boutre, il est semblable à celui de Monfreid : c’est pas difficile, il n’y a pas d’autre style hormis les bâtiments de guerre de la Marine nationale française ! Son rafiot à la même ligne que celui d’Henry, la même taille, un peu usé mais vaillant. Le nakouda fait embarquer la bouffe à bord et des citernes d’eau pour la semaine ; je vois aussi une glacière remplie à ras bord de glace ! Je demande : pour quoi faire ? Pour le samak (poisson) me répond le « pirate ». J’avais pas pensé à ça, on dégustera frais durant la croisière. Les préparatifs s’accélèrent. Je suis vêtu d’un pagne somali orange qui se noue à la taille, sandales aux pieds, barbe au vent avec la couenne entièrement à l’air, tannée par le soleil d’Arabie où j’étais à poil dès que je ne travaillais pas !
Déboule une poignée de clampins sur le quai : des femmes et des gamins de militaires français en garnison à Djibouti ; sans doute des habitués à des balades en mer le dimanche comme on me l’apprend. L’une d’elle me lance :
- Vous êtes d’ici, Français ? On peut partager les frais si vous le souhaitez, on part la journée !
- Non merci, je pars seul et je n’suis pas d’ici, pas besoin de partager, j’ai c’qui faut…
- C’est pas sympa, tout de même, vous pourriez faire un effort, y’a pas d’autre boutre…
- J’men fous, allez faire des pâtés sur la plage avec vos mômes !
- Quel con ce type…
Ite missa est, fin de la messe du dimanche, je ne veux pas qu’on me pollue mes rêves. Mon Henry de Monfreid et mon Arthur Rimbaud je ne les partage pas ! Et puis, qu’est-ce qu’ils y foutraient dans mes rêves ?
Le boutre est à la manœuvre, le patron donne ses ordres aux six hommes d’équipage ; le quai s’éloigne et nos clampins se désolent. Il fait un cagnard d’enfer, comme d’habitude, comme toujours… qu’est-ce qu’il pourrait y avoir d’autre comme température sous ce soleil de plomb ?
On file toute voile dehors vers Tadjourah sur la pointe sud de la baie, juste au débouché sur la mer Rouge. Mon premier contact maritime avec Henry. On longe la côte tranquillement, on relâche, se laisse bercer par le clapot sur la coque. Pendant que les sbires du nakouda préparent la bouffe, d’autres se jettent à l’eau chercher le plat de résistance. Je les accompagne pour nager et me rafraîchir... en faisant gaffe que Jaws ne rôde pas dans les parages ! A cet endroit, paraît-il, il n’y a pas de danger. Je n’ai pas envie de vérifier et après quelques minutes je remonte à bord…
Les sbires reviennent avec du gros poisson, un truc dingue, comme au supermarché, tu plonges, tu choisis, tu ramènes, tu assommes, tu écailles, tu vides, tu grilles… tu dégustes !!! Je dis au nakouda et à ses marins que sur son boutre c’est : kana fi-Djînna, c’était comme le Paradis ! Le nakouda est heureux, les loufiats aussi, moi également. Finis les miasmes saoudiens, en cours d’évaporation comme mes kilos : je revivais en imitant le fou catalan.
Quelques années auparavant, après mon premier séjour en Arabie et avant celui-ci, j’avais été missionné une année dans une entreprise parisienne. J’avais pour collègue un gars sympa, quoique un peu taciturne d’être coincé là, c’est du moins ainsi que je le percevais : c’était aussi un De Monfreid, l’un des très nombreux petits-fils d’Henry son grand-père, un gars imprévisible, une légende vivante qui avait donné du fil à retordre à sa famille et, face cachée de la légende, avait forcément des comptes à régler avec quelques consciences qui lui en voulaient ! Bizarre, ça me rappelle quelqu’un, et si c’était moi ? Oui, forcément, à vivre pour vivre on fait de la casse et on finit toujours par le payer cher ! En tout cas, sur ce boutre, j’étais seul avec le soleil et mes fantasmes littéraires. Je pensais à cet ex-collègue et ce qu’il penserait s’il me voyait me prendre pour son aïeul ?
Puis, arrive le premier soir avec les rayons qui sombrent vite derrière nous sur le continent. Ancre jetée, commencent quelques prières au Très-Haut, celui que j’avais un peu oublié, sinon carrément beaucoup ces derniers jours ! Préparation du dîner (poisson forcément), bière, re-bière, re-re- bière, etc jusqu’à plus soif. Les mariniers, tous musulmans, ne sont pas en reste : à se demander s’ils n’avaient pas signé un pacte de non-agression avec Allah… après dix-huit heures ???
Première nuit en mer Rouge, demain on cabotera dans les parages en poussant plus au large vers la Somalie.
2ème jour, lundi : La journée se passe selon le même rituel que la veille. Nous filons à travers le Bab-el-Mandeb, la Porte des lamentations, ou des plaintes, l’immense détroit qui sépare l’extrême pointe nord-est de l’Afrique (Somalie) de l’extrême sud-ouest de la péninsule arabique avec ses deux Yémen…
Seule terre accessible en cas de « pépin » : l’île de Socotra, loin, très loin au large. Là où le paquebot Georges Philiparr a sombré le 16 mai 1932 lors de son retour d’Indochine avec le célèbre reporter d’avant-guerre Albert Londres qui ramenait des reportages et des informations sur la situation en Chine, alors en pleine guerre civile…
Je rêve, mes sandales ne touchent plus le pont de teck, merci Seigneur pour cette vie magnifique, merci de m’avoir donné la volonté et l’énergie de me mettre en situation de créer et vivre ma légende !
Je passe mon temps libre à prendre des notes, contempler l’infini qui brille sous Phébus. Les oiseaux de mer sont nombreux car la côte est proche ; sieste, réflexions, palabres, coups de main à la popote. Quant aux besoins naturels : tout le monde se retourne et… dans l’eau ! Je me demande si en ce moment les gens vivent à Paris ? Genre de question qu’il m’arrive de me poser (rapidement car ça me fiche la pétoche) lorsque je suis en total dépaysement comme maintenant. Bordel, je voudrais que ça ne finisse jamais !
Tout à coup, le nakouda semble soucieux. Quant un capitaine commence à avoir des inquiétudes, il y a lieu de s’en inquiéter ! Les vents ne sont plus favorables, il faut virer complètement, revenir sur notre sillage et mettre cap plein nord. Pour la traversée du Bab (la Porte) on verra demain, après-demain ou jamais… inch’ Allah..
On arrive aux îles Moucha & Maskali à l’entrée du golfe de Tadjourah, qu’on avait évitées le premier jour. Petite halte pour se dégourdir, apparemment personne d’autre que nous sur les cailloux dénudés.
Deuxième nuit en mer Rouge, c’est là que ça devient intéressant car j’ai déjà ma vague idée. Je raconte au nakouda mon idée de remonter la côte djiboutienne, passer dans les eaux territoriales éthiopiennes et longer la côte érythréenne jusqu’à Assab, passer au large des îles Hanish puis atteindre Massawa : une véritable expédition dans une zone sans doute labourée par les garde-côtes et autres patrouilleurs des différentes marines. Je veux juste voir ces régions, je paierai le prix fort !
A cet instant, le nakouda me fixe avec son regard malin et je devine qu’il doit se demander si je n’ai pas pris une insolation ou si je n’étais pas dingue déjà au départ ! Oui, je le suis, mais si je le paie le double, voire le triple de la somme convenue, il n’a pas à se soucier de ma santé mentale !
Une nuit qui s’annonce paisible pour moi ; quant au nakouda, je l’imagine un peu plus agitée car l’argent engendre soit des fantasmes délicieux, soit des cauchemars… A moi le sommeil du juste et à lui la Nuit du Doute, comme le Prophète en son temps !
3ème jour, mardi : Visiblement le nakouda a mal dormi, de plus les vents ne sont toujours pas favorables pour revenir dans le Bab. Maintenant, son dilemme est simple, et sa grasse « gratification » en dépend :
- soit on file depuis les îles Moucha & Maskali vers le nord extrême comme je l’avais suggéré, via Obock,
- soit on croise seulement vers Obock pour revenir ensuite sur les Moucha avant de retourner à Djibouti.
On va au nord d‘Obock, qu’il me dit, on verra là-bas, inch’Allah ! Je ne vois pas ce que Dieu vient faire là dedans, mais j’ai bon espoir…
On file vers Obock, un autre comptoir où Henry déchargeait ses caisses d’armes et de hashish de contrebande en provenance du Yémen, d’Arabie ou de Somalie, à la barbe et au nez des Ottomans, des Français et des Italiens !
Je suis satisfait, on est dans le bon sillage… On poursuit un peu au-delà d’Obock et le « pirate » me dit : on tente le coup, mais tu me paies ! Et vas-y qu’on file plein nœud en direction du nord : les portes de l’Erythrée me sont ouvertes : Massawa me voilà !
Troisième nuit en mer Rouge, tout allait bien, on fait une courte relâche, le temps de reposer un peu l’équipage et le boutre ; tout le monde au dodo : cou-couche panier, pa-pattes en rond, fissa !
En pleine nuit le nakouda a joué au con, s'est "dégonflé" et est reparti dans l’autre sens, cap au sud ! Il a dû estimer avec raison qu'il y avait trop de risque, celui de se faire saisir son boutre sans aucun doute ! Bye bye l'Erythrée...
Au petit matin, mouillage à Moucha et là, qu’est-ce que je vois ? Une douzaine de Marsouins bérets verts qui terminaient la manœuvre. Ils étaient là depuis la veille, sur ces cailloux sans eau ni ombre. Le bateau qui devait les ramener n’a pu quitter Djibouti pour cause d’avarie ! L’un des gradés nous demande si on peut le faire ? Tous ces gars un tout petit peu plus jeunes que moi, j’allais pas les laisser se dessécher comme des moules ! T’as raison mon Pitaine, la Colo, y’a qu’ça d’vrai …
Mon sens patriotique convainc le nakouda de prendre toute la « biffe » et leur barda à bord. Sacrée bosse de rire pendant le trajet, avec encore bière, re-bière et le toutim et un méga méchoui de poisson à la cantonade. Une formidable et mémorable partie de rigolade virile avec d’un côté ces gars sculptés comme Apollon et moi en pâle imitateur d’Henry à moitié à poil, et de l’autre côté nos Djiboutiens faméliques et décharnés mais… sans doute plus endurants que nous tous réunis !!!
Le soir, on débarque à Djibouti. Je serre les mains des héritiers du commando Kieffer en se promettant de se revoir le soir même dans le « centre » pour un raout. Rendez-vous pris, et pour cause…
Après leur départ, je négocie avec le nakouda le tarif. On n’a pas passé huit jours en mer mais la moitié. Le vieux devient tout de suite nettement moins sympathique. Je lui dis que compte tenu des circonstances, je lui donnerai encore 25% du solde mais pas un sou de plus. Le sourire lui revient alors que je lui dis de m’accompagner à « l’hôtel ». Les pales avachies du ventilateur vétuste avaient cessé de tourner : pas assez chaud qu’il me dit le « taulier » ; rien que ça, il ne manque vraiment pas d’air celui-là ! Je file au coffre, me retourne vérifier si personne ne me suit, retire la somme convenue et un peu plus pour « rincer » la bamboche des Marsouins qui s’annonce sévère…
Dernier soir : Je pars à pied vers le « centre » et son Café de France. Je cherche Shams du regard et la trouve assise pas très loin, visiblement ravie de me revoir, moi aussi. Apéritifs et dîner pour la changer de son quotidien. Je lui glisse une liasse de billets qui la fera tenir un ou deux mois et lui annonce que je suis sur le proche départ. Je ne sais pas si je reviendrai, j’crois pas non, la terre est si vaste. Tristesse, moi aussi, un peu, j’laime bien cette môme mais faut que j’avance. Ici, c’est le trou du cul de la planète et le Bon Dieu a mal fait les choses !
Je retrouve mes bérets verts sur la place Ménélik, tous là à m’attendre. Direction le Café tout naturellement : rasades, blagues, tapes dans le dos, je me sens bien avec ces « troufions », j’ai toujours aimé les corps d’élite de toutes les armées du monde, sans doute le mythe des épopées révolues auxquelles j’aurais voulu participer ; d’autres légendes ?
Je suis lessivé, il est tard, je crève de chaleur. Je règle toutes les tournées. Un instant, j’ai craint que l’un d’eux me fasse la bise ! Des Père Noël comme moi ça ne se trouve pas aux coins des ruelles de Djibout’ ! Grand seigneur, je leur laisse encore de l’argent pour leur bamboche : ce sera bouffe, pépés à gogo, rasades, re-pépés et ainsi de suite jusqu’à la fin de leur « mission » d’assistance militaire aux anciennes colonies !!! Marrant une semaine mais après…
Pour moi, il n‘y aura pas de foire à « neu-neu » tard ce soir. J’ai Shams dans la tête. Je rentre à « l’hôtel », file dans ma « carrée », plaque la chaise sous la poignée avec le verre, m’affale sur ce qui me sert de lit en virant la couverture douteuse et m’endors en songeant à quelle heure partira le prochain vol de la Yemenia pour Sana’a, la capitale du Yémen, en face…
... Shams, t'es où ? J’taime bien tu sais, parfois tout me semble si moche !
Djibouti & Sana'a (Yémen), Hôtel Ramada (Avril 1986)
Te souviens-tu M. de cette bossa nova qui t'a fait renaître à la vie, à ses senteurs, ses couleurs, ses émotions et ses promesses ?
Tu venais d'avoir un gravissime accident de voiture sur une route paumée de la Charente-Maritime. Toute esquintée, ratatinée, avec à peine un souffle de vie qui soulevait ta poitrine si jeune. Attendre au seuil de la mort du haut de tes 29 ans, quel gâchis !
J'en ai passé des week-ends, cinq au total, à te rendre visite si loin, au CHU de Poitiers, où l'on t'avait hospitalisée en réanimation. Des allers-retours que je craignais ne plus avoir à effectuer le jour où l'on m'annoncerait... ; tu sortais à peine du coma et pleurais sans cesse sur tes douleurs, tes os brisés, tes chairs lacérées, tes organes éclatés. Tu te désespérais, comme toute jeune femme, au souvenir de ta beauté profanée...
Les tourments me rongeaient dans cette salle d'attente qui m'apparaissait être le purgatoire avant que d'être l'enfer, craignant chaque entrevue avec ces "toubibs" formidables qui m'ont néanmoins filé la trouille de ma vie, faute de pronostic vital assuré et leur paroles quasi silencieuses, faites de désespoir, à chacune de mes visites.
Les "interventions" ont été délicates, sévères mais efficaces : la science des hommes et le Destin ont fini par vaincre cette Mort salope qui voulait te saisir trop tôt...
Puis, tu es sortie de ce temple de la technologie médicale pour revoir le soleil d'été, tu as réentendu la vie qui s'est mise à tressaillir dans ton corps et ton âme. Ensuite, une longue rééducation et un miracle qui a voulu que tu n'aies que des cicatrices cachées, désormais presque invisibles, rien au visage ni ailleurs. Enfin tu t'es remise à sourire et à t'espérer un nouvel avenir.
Afin que tu t'apprivoises à nouveau à la vie, je t'ai fait une surprise. Un soir de décembre, comme ça, en rentrant du "taf", sur un coup de tête, je t'ai demandé de préparer fissa ton passeport et ton sac, n'emmener que des bikinis et des T-shirts. Tu as toujours été - et est encore - une superbe créature ; je voulais que tu n'en doutes jamais, surtout après ton malheur.
Quel Noël je te préparais-là ? Tu l'as découvert à la porte d'embarquement à Roissy : vol Air France en Business class pour l'aller, en First pour le retour ; du grand luxe pour mieux dire "merde" à la Mort, convaincue de t'arracher à mon affection...
Alors, tu as lu le panneau d'affichage et tu n'en croyais pas tes yeux car je t'emmenais là où j'étais déjà allé si souvent : un pays que j'adore, où la sensualité et la paresse sont un art de vivre véritable : le Brésil.
A Rio de Janeiro, hôtel Meridien, au pied du Pão de açucar, avec accès direct sur la plage de Copacabana et l'océan infini qui se prélasse sous le soleil écrasant et toutes ces filles et ces... "mecs" aussi !
Te souviens-tu qu'au retour, le commandant de bord d'Air France avait obtenu l'autorisation de survoler Copacabana de nuit, afin que nous profitions des feux d'artifice de la Saint-Sylvestre ? Féérique...
Pour t'en souvenir, je te dédie une chanson célébrissime, la seule que je sache par coeur, parmi deux ou trois autres, car liées à des souvenirs très personnels : A garota de Ipanema, cette Fille d'Ipanema, c'est toi !
Je t'offre la version originale, celle écrite par l'immense poète Vinicius de MORAES sur une musique de Antonio Carlos JOBIM, interprétée par "Tom" JOBIM en personne en 1964.
Tu te souviens ? On prenait le temps de vivre, assis longuement à la terrasse du Café Amarelinho devant l'opéra à déguster des cafezinhos do Brasil. Tu surveillais du coin de l'oeil les cariocas qui ne cessaient de te draguer. Tu es discrète mais je sais que cela te faisait plaisir ; sacrés Brésiliens : ils auraient eu tort de se gêner, j'aurais fait pareil ! Quant à moi, amoureux fou des courbes féminines, je rêvassais langoureusement à mes désirs passés pour ces affolantes sirènes, en ruminant dans mon for que c'était "con" de vieillir... Ah, la belle vie que j'ai eue tout de même, c'est peut-être aussi pour ça que tu m'aimes ?
D'autres fois, on allait écouter du samba (c'est du masculin), chorinho et bossa nova, ce "nouveau tempo" que Brigitte Bardot, Sacha Distel et Pierre Barouh ont popularisé en France dans les sixties. Notamment l'une de mes préférées Samba da uma nota so (samba sur une seule note). Pour cela, on allait au Scenarium, immense boutique d'antiquité ou on s'assoit sur des chaises en bois, autour de massives tables et où le public danse à tout va : les mini-jupes des filles soulevées par le tournis, des culottes de rêve sur des corps exaltants... qui me font croire davantage en Dieu que mes livres et diplômes de théologie ou mes exils monastiques en Orient...
On a traîné dans bien d'autres endroits mystérieux, surtout Santa Teresa avec son bonde (tram) au-dessus du viaduc vertigineux et son "couillon" de voleur à la sauvette qui pensait qu'on ne le voyait pas préparer son larcin. Egalement à O Corcovado (le bossu) et son Christ Rédempteur qui me rachète chaque jour et le Pão de Açucar (Pain de sucre) sans omettre enfin ces plages qui n'en finissent pas, où on "glandait"... so todo bom ! (seulement du bon)...
Plusieurs fois le soir, je t'emmenais également à Ipanema, rêver et abuser de la cachaça dans le bistro où avait été créé ce "tube" en 1962. Un "rade" touristique qui porte désormais le même nom. De Moraes l'avait écrite en cinq minutes en regardant passer cette fille à la peau dorée qui s'en allait à la plage chaque jour. Il y avait encore la partition originale, écrite sur un bout de nappe en papier, désormais scellée dans un cadre sur l'un des murs de la salle... On a touché le mythe de nos doigts !
L'air a fait le tour de la planète : voici sa version "export" (anglais/portugais) interprétée par Astrud GILBERTO, la fille de l'immense João GILBERTO, accompagnée du non moins célèbre saxophoniste Stan GETZ en 1963.
Olha, que coisa mais linda,
mais cheia de graça,
e ela, menina, que vem e que passa,
num doce balanço, a caminho do mar.
Moça do corpo dourado,
do sol de Ipanema,
o seu balançado e mais que um poema e a coisa mais linda que eu ja vi passar.
Ah, por que estou tão sozinho ?
Ah, por que tudo é tão triste ?
Ah, a beleza que existe,
A beleza que não é so minha,
que também passa sozinha.
Ah, se ela soubesse que cuando ela passa,
o mundo inteirinho se enche de graça é fica mais lindo por causa do amor...
(Vinicius de Moraes)
Je te traduis cette bossa nova qui te ressemble :
Ecoute, quoi de plus jolie,
plus emplie de grâce,
qu'elle, la mignonne qui vient et qui passe,
dans un doux balancement, lorsqu'elle va vers la mer.
Fille au corps doré,
du soleil d'Ipanema,
ton balancement est plus qu'un poème, la chose la plus belle que j'aie jamais vue passer.
Ah, pourquoi suis-je si seul ?
Ah, pourquoi tout est-il si triste?
Ah, la beauté qui est, qui n'est pas seulement que pour moi,
et qui passe seule aussi.
Ah, si elle savait que lorsqu'elle passe,
le monde tout entier s'emplit de grâce et est plus joli à cause de l'amour...
PS. Je te l'ai toujours dit : quand tu veux, on retourne à Rio ! Une ville qui baptise son aéroport international Antonio Carlos JOBIM, qui a fait meux ?
Wil
Sur les traces de Paul Morand et de l'Aéropostale en Argentine
Dans la série "ces merveilleux francophiles argentins", Axel Maugey auteur d’un essai intitulé Les élites argentines et la France (éditions l’Harmattan, Paris, 2004) nous fait découvrir comment et combien les argentins apprécient la culture française.
Il rappelle dans cette émission de (cliquer sur le lien, durée 19') CANAL ACADEMIE, que Paul Morand est l’auteur d’un livre qui s’intitule Air indien, témoignage éblouissant d’un homme poète, à la fois sociologue, ethnologue, géographe et historien.
Plus de soixante ans après Paul Morand, Axel Maugey rend hommage à ceux qui oeuvrent en faveur de la langue française et du dialogue des cultures.
Rappelons que Paul Morand, dont la carrière fut fort agitée, fut élu à l’Académie française le 24 octobre 1968 au fauteuil de Maurice Garçon (11e fauteuil).